Un texte de Rosanna Schropp

La blockchain n’est plus exclusivement associée au Bitcoin. Depuis la popularité croissante des « jetons non-fongibles » (non fungible tokens ou NFT), la blockchain commence à conquérir les industries créatives comme la musique, les jeux vidéo ou les arts visuels. Mais qu’en est-il du journalisme?

Avantages de la blockchain pour le journalisme

Les avantages de la blockchain pour le journalisme pourraient être nombreux : archivage permanent, protection du contenu, gestion de l’identité, nouveaux modèles de financement, automatisation et désintermédiation. Levons le voile sur ce phénomène technologique qui a tendance à être présenté comme une boîte noire.

Premièrement, qu’est-ce la blockchain? À vrai dire, parler de « la » blockchain n’est pas exact d’un point de vue technique. Il faudrait plutôt parler de « réseaux blockchain ». Ces réseaux reposent sur des technologies qui existent depuis de nombreuses années : cryptographie, signatures numériques et empreintes numériques (hashes), par exemple. Chacun de ces réseaux, qui portent des noms comme Ethereum, Enigma, Bitcoin ou Solana, est en fait un registre distribué qui, en combinaison avec un ensemble de technologies différentes, permet d’enregistrer des transactions dans des « blocs ».

La validation de ces transactions se fait entièrement sans tierce partie. Cette caractéristique-clé des technologies blockchain fait en sorte que les transactions effectuées deviennent techniquement immuables et indélébiles. Ainsi, le journalisme pourrait utiliser cette caractéristique pour archiver des reportages de manière permanente. Les réseaux blockchain publics permettraient d’améliorer la traçabilité du contenu journalistique en servant d’archives globales.

Qui plus est, cela pourrait même augmenter la qualité des articles : sans la possibilité de supprimer ce que l’on a écrit, on est incité à vérifier soigneusement ses faits et ses sources. Pour chaque modification effectuée, une nouvelle version de l’article sera créée, permettant de voir son historique complet de manière transparente.

L’archivage permanent pourrait même aider les journalistes à créer des preuves de provenance et de propriété afin de mieux protéger leur travail des violations des droits d’auteur, notamment en combinaison avec des identifiants décentralisés (decentralized identifiers ou DID). On peut s’imaginer un DID comme une carte de visite numérique qui regroupe, par exemple, toutes les accréditations et réalisations qui font partie de la réputation d’un journaliste. On dit aussi de ces identifiants qu’il sont « autosouverains » parce que le DID est géré exclusivement par son titulaire et sauvegardé dans un lieu de stockage décentralisé comme un réseau blockchain.

Étant donné que les réseaux blockchain s’appuient sur un fonctionnement « pair à pair »[1] et décentralisé, ils ne sont pas non plus contrôlés par de grandes sociétés comme les GAFAM. C’est là une autre caractéristique des technologies blockchain qui pourrait s’avérer porteuse pour le journalisme : la « désintermédiation ». La fin des intermédiaires. Les organisations journalistiques pourraient donc se passer de fournisseurs de serveurs centralisés, de services de paiement, comme PayPal ou Visa, ou de plateformes de sociofinancement, comme Kickstarter.

Mis à part l’avantage des transactions pair à pair sur un réseau blockchain (pas de frais de transaction), les technologies blockchain (plus précisément les cryptomonnaies) pourraient s’ajouter aux modèles d’affaires en journalisme. La particularité des cryptomonnaies est qu’elles permettent d’effectuer des micropaiements d’une fraction de cent. Cela pourrait permettre au public – qui fait souvent face aux paywalls et aux abonnements forfaitaires – de soutenir plusieurs médias à la fois avec des sommes minimes. Il existe même une approche inversée pour l’usage des micropaiements : au lieu de demander aux lecteurs de payer pour les nouvelles, on pourrait les récompenser pour leur engagement à chaque fois, par exemple, qu’ils consultent, partagent ou commentent un reportage. Ensuite, ils pourraient utiliser cette récompense (en cryptomonnaie) pour faire des dons à leurs médias préférés. Des modèles similaires existent déjà dans le domaine de la publicité (smart advertising).

Finalement, les « contrats intelligents » (smart contracts), dont certaines clauses s’exécutent automatiquement en fonction d’un événement déclencheur donné, pourraient également être utilisés par les organisations journalistiques. Ils pourraient, par exemple, faciliter la gestion de redevances en déterminant les conditions légales des contrats de licence d’une manière automatisée. En cas de rupture de contrat de la part d’un licencié, le « contrat intelligent » pourrait automatiquement bloquer le transfert de contenu, par exemple, et même lui imposer une amende.

L’exemple de Civil aux États-Unis : un échec

Les technologies blockchain semblent donc prometteuses. Mais sont-elles réalisables? Un exemple pionnier démontre que la blockchain et le journalisme peuvent tout à fait être compatibles. Dans mon mémoire de maîtrise[2], j’ai exploré le potentiel des technologies blockchain en journalisme en menant une étude de cas exploratoire sur Civil, une start-up new-yorkaise qui avait développé une plateforme journalistique s’appuyant sur le réseau blockchain Ethereum. À son apogée, en 2019, plus de 70 salles de rédaction autonomes et indépendantes des quatre coins du monde, notamment des petits médias, faisaient partie de la communauté de Civil. L’originalité du projet? Le modèle d’autogouvernance permettant aux journalistes et au public de contrôler la qualité du contenu à l’aide du jeton CVL. Lorsqu’un membre de la communauté s’apercevait d’un enjeu éthique (par exemple, des erreurs factuelles, une citation erronée, etc.) dans un article d’un des médias de Civil, la personne pouvait déclencher un processus de vote sophistiqué à travers lequel la communauté pouvait décider si elle acceptait ou rejetait l’article en question. Les membres participant dans ce processus (qui fonctionnait selon le principe « un jeton, un vote ») étaient rémunérés avec d’autres jetons s’ils votaient avec la majorité gagnante. Tout le processus était sauvegardé sur le réseau blockchain et géré en arrière-plan par des « contrats intelligents ». En plus du modèle d’autogouvernance, Civil avait développé plusieurs outils blockchain, notamment pour faciliter l’archivage permanent et les micropaiements.

Malgré son approche innovatrice, la start-up a annoncé la fin de son expérience en juin 2020. Le PDG Matthew Iles a justifié la décision par la nature trop avant-gardiste du projet : « Nous avons essayé de faire quelque chose qui n’était pas prêt pour le prime time »[3]. Et en effet, les résultats de mon étude (qui incluait des entrevues avec des experts en journalisme québécois) démontrent que l’implantation des technologies blockchain dans les médias à grande échelle est présentement freinée par une panoplie d’obstacles sociaux, technologiques et économiques. Cryptomonnaies, accès ouvert et permanent aux archives, gouvernance par le public… Les journalistes semblent plutôt sceptiques et réticents à l’idée de laisser leur profession être bouleversée par un ensemble de technologies et de mécanismes complexes. L’adoption des technologies blockchain en journalisme nécessiterait donc une meilleure éducation technologique et numérique par les journalistes eux-mêmes (y compris dans les écoles de journalisme[4]), une expérience utilisateur plus intuitive d’un point de vue technique, une participation plus active de la part du public ainsi qu’une adaptation du modèle d’affaires journalistique.

Ça bouge en ce moment

Évidemment, il est impossible, ni souhaitable, de gérer tout le travail journalistique par les technologies blockchain. Certains joueurs dans l’industrie poursuivent néanmoins leurs expériences. Par exemple, le média Decrypt (qui est d’ailleurs financé par le même incubateur que Civil: ConsenSys) a récemment lancé PubDAO[5], une plateforme qui ressemble à une agence de presse décentralisée et qui est basée sur un modèle de gouvernance communautaire. ANSA, l’agence de presse de l’Italie, a mis au point un outil blockchain qui permet de tracer les sources d’un reportage à l’aide de Ethereum[6]. L’agence de presse Associated Press (AP) a annoncé en octobre 2021 de rendre ses données accessibles à différents réseaux blockchain au moyen de Chainlink (un réseau basé sur des « contrats intelligents »), un mécanisme de vérification cryptographique[7]. Finalement, le New York Times a lancé un projet intitulé The News Provenance Project en juillet 2019 dans le but de faciliter la traçabilité de la provenance et de l’authenticité de photos à l’aide d’un réseau blockchain[8].

Pour ce qui est des médias traditionnels au Québec, rien de concret ne monte à la surface. Dans le cadre du Programme de transformation numérique au Québec, les médias québécois pourraient déposer des projets en ce sens d’ici 2024. Les salles de rédaction pourraient miser sur leur esprit innovateur et leur agilité. Quel média québécois sera le premier à se faire emporter par le vent nouveau?

Texte édité, révisé et corrigé par Jean-Hugues Roy et Patrick White


[1] David Nathan, «C’est quoi un réseau pair à pair?», 26 février 2019, https://fr.cryptonews.com/exclusives/c-est-quoi-un-reseau-pair-a-pair-2939.htm.

[2] Rosanna Schropp, «Blockchain in journalism – Potential for disruption? An explorative case study of the New York start-up Civil enriched by the industry knowledge of Quebec journalism experts», Université du Québec à Montréal, août 2020, https://archipel.uqam.ca/14064/.

[3] Rick Edmonds, «R.I.P. Civil – Lessons from a failed startup», 2 juin 2020, https://www.poynter.org/business-work/2020/r-i-p-civil-lessons-from-a-failed-startup/.

[4] Dans le cours EDM4466 (Journalisme de données), Jean-Hugues Roy, professeur en journalisme à l’UQAM, travaille avec le système git, un registre distribué pour le travail d’équipe sur du code. Git peut être considéré comme le grand frère plus ancien et plus simple de la blockchain. Le registre ne repose pas sur une cryptomonnaie, mais sur la cryptographie et une liste indexée d’objets. Cela permet, par exemple, de créer un historique distribué du contenu (pour une explication plus détaillée, voir Danno Ferrin, «Is a Git Repository a Blockchain?», 5 mars 2016, https://medium.com/@shemnon/is-a-git-repository-a-blockchain-35cb1cd2c491).

[5] Damien Van Achter, «PubDAO: Une agence de presse décentralisée, grâce à la blockchain et aux cryptomonnaies», 30 octobre 2021, https://da.van.ac/chroniques/journal-de-bord/pubdao-une-agence-de-presse-dcentralise-grce-la-blockchain-et-aux-cryptommonaies?fbclid=IwAR2qrKcnYbLyjwdEoq63sqBKn5KbNtuBJCGjlmgpjJHLwkBXKnTBa8gj1m4.

[6] ANSA, «ANSA leveraging blockchain technology to help readers check source of news», 6 avril 2020, https://www.ansa.it/english/news/2020/04/06/ansa-using-blockchain-tech-to-help-readers-source-check_465ed8fb-c1d3-4f64-b94a-823f0f8576d0.html.

[7] Associated Press, «AP: Chainlink to bring trusted data onto leading blockchains», 21 octobre 2021, https://www.ap.org/press-releases/2021/ap-chainlink-to-bring-trusted-data-onto-leading-blockchains.

Netcost-Security, «Associated Press prévoit de lancer un nœud Chainlink pour publier des données», 22 octobre 2021, https://www.netcost-security.fr/cryptomonnaie/53628/associated-press-prevoit-de-lancer-un-noeud-chainlink-pour-publier-des-donnees-cryptomonnaie/.

[8] New York Times, «News Provenance Project», https://www.newsprovenanceproject.com/.