Par Laure Calbeau, étudiante à l'Université Laval

Les attaques directes contre les rédactions se multiplient au Mexique, un des pays les plus dangereux au monde pour la profession. La Commission nationale des droits de l’homme en a dénombré sept pour la seule année 2010 et 18 depuis cinq ans. Depuis le début de l'année deux attentats ont été commis contre des médias du nord du pays. C'est dans ce climat que la journaliste de 40 ans, Adela Navarro Bello, se lève tous les matins pour se rendre dans les locaux de l’hebdomadaire Zeta, situés dans les rues de Tijuana, ville économiquement portée par le trafic de stupéfiants et sous l’emprise du Cartel Arellano Felix.

Par Laure Calbeau, étudiante à l'Université Laval

Les attaques directes contre les rédactions se multiplient au Mexique, un des pays les plus dangereux au monde pour la profession. La Commission nationale des droits de l’homme en a dénombré sept pour la seule année 2010 et 18 depuis cinq ans. Depuis le début de l'année deux attentats ont été commis contre des médias du nord du pays.

C'est dans ce climat que la journaliste de 40 ans, Adela Navarro Bello, se lève tous les matins pour se rendre dans les locaux de l’hebdomadaire Zeta, situés dans les rues de Tijuana, ville économiquement portée par le trafic de stupéfiants et sous l’emprise du Cartel Arellano Felix.

Après la mort en 2006 du fondateur de Zeta, Jesus Blancornelas, Adela décide de poursuivre sa lutte contre le crime organisé, plus précisément contre les membres du cartel Arellano Félix en reprennant les rênes de l’hebdomadaire de Tijuana.

Ennemi numéro un des narcos

Jesus Blancornelas, fondateur de Zeta, a longtemps été l’ennemi public numéro un de la mafia mexicaine. L’homme, protégé presque constamment par 18 soldats armés d’une élite de l’armée mexicaine depuis une tentative d’assassinat en 1997 qui avait coûté la vie à son garde du corps, s’était donné pour mission de dénoncer les activités criminelles des trafiquants de drogue, ainsi que la corruption.

«Tant que tu ne reçois pas d'argent de la mafia et que tu écris la vérité, il ne t'arrivera rien. Mais si tu acceptes leur argent et publie un article qui ne leur plaît pas, considère-toi comme mort», avait raconté Jesus Blancornelas à la journaliste française Armelle Vincent. Décédé d’un cancer le 23 novembre 2006, Jesus Blancornelas ne s’est jamais laissé intimider par les menaces.

Dans le courant des années 1980, il décide de se constituer une arme culturelle, l’hebdomadaire Zeta, après un premier échec dans sa lutte contre les frères Arellano Félix par l’intermédiaire des pages de la presse quotidienne. L’hebdomadaire Zeta est né de la volonté de transformer le journalisme mexicain en incluant dans ses pages de l’information exclusive, reposant sur des reportages et utilisant une méthode scientifique rigoureuse pour obtenir des données, nécessaire à la compréhension de la réalité mexicaine.

«Il y a des moments, a dit Jesus Blancornelas, où j'ai des remords d'avoir fondé Zeta. J'aurais préféré prendre ma retraite il y a longtemps. Mais je ne peux pas permettre que les narcotrafiquants détruisent l'esprit de Zeta et que les lecteurs croient que nous avons peur», avait confié l’homme à Armelle Vincent.

Lorsque Zeta a vu le jour, les déclarations officielles dominaient le discours médiatique. Jesus, avec son hebdomadaire, casse ce système en offrant aux lecteurs une alternative, grâce à des idéaux de liberté d’expression et d’indépendance de la presse. Zeta constitue également le premier journal au Mexique qui privilégie un espace considérable à ses lecteurs, reflétant ainsi l’opinion des habitants de la Basse-Californie issus de toutes les tranches de la société, représentant en quelques sortes un ensemble de collaborateurs externes.

La fin de la cohabitation pacifique

Jusqu’au premier meurtre d’un employé de l’hebdomadaire, le fondateur de Zeta, devenu un expert de la mafia mexicaine au fil des années, croyait encore en l’existence d’un code d’honneur entre les journalistes mexicains et les narcotrafiquants.

Ce code a définitivement pris fin lors de l’assassinat du copropriétaire de Zeta, Hector Felix Miranda en avril 1988. Ensuite, un deuxième meurtre s’ajoute au tableau. En 2006, Francisco Ortiz, également employé à Zeta, est abattu par deux hommes masqués membres d’une cellule du cartel en pleine matinée dans sa propre voiture, sous le regard de ses deux enfants alors âgés de 8 et 10 ans.

À la mort du fondateur de Zeta, une journaliste âgée de 40 ans, Adela Navarro Bello, prend la relève. Aujourd’hui, la reporter mexicaine tente encore de lutter contre le cartel Arellano Felix et poursuit sa tâche dans un contexte plus violent que jamais.

Équipée d’un gilet pare-balle fourni par la police fédérale, Adela ne fait confiance à personne. Lors d’une entrevue accordée à Armelle Vincent, elle explique les raisons qui l’ont poussées à refuser les services de deux gardes du corps armés jusqu’aux dents: «Il est presque impossible de leur faire confiance car on ne sait jamais pour qui ils travaillent vraiment».

Malgré les dégâts occasionnés aux locaux de Zeta et les multiples cadavres qui ne cessent de s’entasser dans les rues de Tijuana, la journaliste garde toutefois espoir et rêve que le Mexique retrouve un jour la paix. «Mais il faudrait repartir de zéro. Nettoyer complètement les rangs des différentes polices, changer les politiciens, mettre du sang neuf, reprendre des valeurs de base», suggère-t-elle.

Les habitants de Tijuana continuent d’attendre chaque vendredi la parution du dernier numéro de Zeta, publiant des articles et reportages souvent en contradiction avec les versions officielles. Tant que l’équipe de Zeta poursuivra ses activités grâce à son équipe formée en communication et au soutien de ses lecteurs, l’hebdomadaire ne s’arrêtera pas d’exercer une influence considérable sur la scène politique, économique et sociale en Basse-Californie, malgré les différents obstacles et pressions exercées sur la profession par les cartels mexicains.

«Au début, j'étais angoissé et ma situation me paraissait désespérée. Je sortais en regardant partout et j'attendais l'apparition d'un narco. Mais le soutien de mes docteurs et de plusieurs prêtres m'a changé. Je vis des heures supplémentaires. Aujourd'hui, je sors tranquille. Je n'ai plus peur. Je suis préparé à ce qu'il m'arrive quelque chose, mais dans la tranquillité», avait un jour confié Jesus Blancornelas.

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