Linda Gauthier est une handicapée et Karine Villeneuve, une naine. Et c’est pour s’insurger contre cette façon de parler d’elles dans les médias qu’elles ont répondu à l’invitation du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Sous prétexte de lutter contre la marginalisation, plusieurs associations tentent d’imposer un vocabulaire précis aux journalistes. Doit-on s’y plier? La question a fait débat.

Linda Gauthier est une handicapée et Karine Villeneuve, une naine. Et c’est pour s’insurger contre cette façon de parler d’elles dans les médias qu’elles ont répondu à l’invitation du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Sous prétexte de lutter contre la marginalisation, plusieurs associations tentent d’imposer un vocabulaire précis aux journalistes. Doit-on s’y plier? La question a fait débat.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Le mot nain est dans le dictionnaire, il a sa raison d’être, on dit bien un lapin nain… en revanche, lorsqu’il est utilisé pour qualifier des personne, nous y voyons un problème, explique Karine Villeneuve, directrice de l’Association québécoise des personnes de petite taille. Parce que le mot «nain» nous enferme dans une impasse. Malheureusement, aujourd’hui, cette terminologie renvoie à des images telles que des petites statuettes qui sont dans un jardin ou des personnages qui s’appellent Simplet, Atchoum ou Grincheux. Le nanisme est une maladie sérieuse, or, le mot «nain» fait sourire. Il a une connotation ridicule à laquelle nous ne souhaitons pas être associée.»

Autre cas, autre argument.

«Dire que je suis handicapée, oui, ça ne pose pas de problème, explique Linda Gauthier, présidente du Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec (Rapliq). Dire que je suis une handicapée, ce n’est pas pareil. Parce que là, vous l’utilisez comme substantif et ça place mon état, avant la personne que je suis. Le résultat, c’est qu’on ne se fond pas dans la foule. On est marginalisés, confinés à notre état. Il me semble que ce n’est pas compliqué d’écrire ou de dire «personnes» avant de nous désigner comme handicapées.»

Détail ridicule?

 Patrick Lagacé, chroniqueur à La Presse, et lui-même au centre d’une polémique il y a quelques années après avoir utilisé le terme «mongol» au lieu de «trisomique» dans un de ses titres, animait cet atelier. Même s’il avoue avoir fait sa propre introspection et réfléchir à deux fois maintenant lorsqu’il utilise ce genre de vocable, il n’en reste pas moins dubitatif.

«Il n’y a personne qui pense que vous n’êtes pas des personnes…», argumente-t-il.

«Ça vient enlever le respect auquel nous avons droit, répond Mme Gauthier, qui systématiquement écrit aux journalistes qui enfreignent la règle. On ne dit plus un noir, on dit une personne de couleur. On ne dit plus les vieux, on dit les aînés, les personnes âgées. Mais les handicapés, ça persiste. Pourquoi je n’aurais pas le droit, moi, à être qualifiée de personne. On ne demande pas que vous écriviez «personnes ayant des déficiences fonctionnelles». On comprend que vous soyez limités en place… mais «personne», c’est pas tellement plus long.»

Dans l’assistance, cette raison de place est souvent évoquée. On parle aussi de l’effet de punch que doit avoir un titre, pour attirer l’attention du lecteur et l’inviter à entrer dans un article, qui bien souvent est positif pour la cause. D’autres vont plus loin. Qui parle d’un «détail ridicule» alors même que les journalistes tentent justement de faire évoluer les mentalités. Qui estime que prendre ce genre de pincettes contribue à stigmatiser, à mettre sous une cloche de verre et à préserver les tabous. Qui fustige le politiquement correct.

«On ne doit plus dire un hospice mais un établissement hospitalier de soins de longue durée, un aveugle, mais une personne non voyante, un nain, mais une personne de petite taille, entend-on dans la salle. Tout ça, ce ne sont que des définitions. Il y a des mots dans le dictionnaire, on les utilise, point! Notre seul but, c’est de rendre les informations claires et précises pour nos lecteurs. Si nos textes sont bourrés de jargon politiquement correct, ils ont moins d’impact, nos lecteurs s’en détournent, et je ne suis pas certain que ça fasse avancer votre cause.»

Des courroies de transmission

«Si je vous interviewe en tant que conseillère municipale, je ne le mentionnerai même pas que vous avez un handicap parce que ça n’est pas pertinent, raconte Isabelle Ducas, journaliste à La Presse. En revanche, si je vous cite parce que vous demandez une plus grande accessibilité au transport en commun, là, oui, je vais faire référence à votre situation de handicap parce que c’est la raison de votre protestation. Et dans ce cas, il me semble que c’est un  peu vain de croire qu’en changeant de vocable pour parler de votre condition, on change la manière dont la société vous perçoit.»

Un argument auquel Linda Gauthier ne croit pas.

«Les mots utilisés par les journalistes font une grande différence, soutient-elle. Vous êtes des courroies de transmission entre nous, les personnes en situation de handicap, et la société. Nous, on aura beau animer des séminaires, sensibiliser dans les écoles, dire et répéter que ce n’est pas contagieux, que le handicap ne va pas vous sauter dessus, on va rejoindre une toute petite population. Alors qu’un papier signé par un journaliste qui a de la notoriété et qui nous traite comme des personnes, en nous appelant des personnes, ça va avoir une portée énorme. Et ça va finir par rentrer dans la tête des gens, que nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone.»

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