Si les femmes sont largement présentes dans la majorité des salles de nouvelles québécoises, force est de constater que le plancher reste toutefois encore très collant.

 

Si les femmes sont largement présentes dans la majorité des salles de nouvelles québécoises, force est de constater que le plancher reste toutefois encore très collant.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Nous n’allons pas faire pleurer qui que ce soit, prévient d’emblée Julie Miville-Dechêne, présidente du Conseil du statut de la femme et ex-journaliste. Le cas des femmes journalistes n’a rien à voir avec celui de celles qui travaillent dans l’industrie de la construction par exemple. Là-bas, elles subissent du harcèlement, le vocabulaire est mâle, la culture est mâle… c’est loin d’être le cas dans le journalisme! Il serait pourtant naïf de croire qu’il n’existe pas de discrimination. Une discrimination plus subtile, mais une discrimination quand même.»

À regarder le tableau d’un œil furtif, tout semble pourtant bien beau pour les femmes journalistes au Québec. Elles sont presque aussi nombreuses que leurs homologues masculins à être inscrites à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Elles occupent 49% des postes à la télévision. Deux femmes, Sophie Thibault (TVA) et Céline Galipeau (SRC) sont même chef d’antenne, à la tête des deux principaux téléjournaux de fin de soirée.

C’est encore une femme, Emmanuelle Latraverse, qui dirige le bureau parlementaire de la SRC à Ottawa et elles sont de plus en plus nombreuses à tenir les antennes à l’étranger. Du côté de la presse écrite, Géraldine Martin, encore une femme, vient de prendre la rédaction en chef du groupe Les Affaires, sans oublier Josée Boileau, qui tient les rênes du journal Le Devoir depuis 2009. On pourrait presque se demander où sont les hommes…

«Ce fameux plafond de verre, on commence à le percer, admet Josée Boileau. Mais les femmes n’occupent pas encore toute la place qu’elles méritent. Je ne parlerais pas de discrimination, parce que ça impliquerait un acte volontaire et je ne crois pas que ce soit le cas. Les femmes se font moins confiance que les hommes, elles doutent d’elles-mêmes. C’est historique, culturel. Les jeunes journalistes sont plus fonceuses, ont plus d’assurance et c’est tant mieux, mais elles ne sont pas encore au niveau des hommes. J’ai travaillé comme recherchiste il y a plusieurs années et je me rappelle la difficulté que j’avais à faire venir une femme à l’antenne. Elle n’était pas certaine d’être à la hauteur, d’être la bonne personne, il fallait qu’elle réfléchisse. Les hommes, on leur a à peine donné le sujet du jour qu’ils ont déjà quelque chose à en dire!»

Un doute, un manque de confiance qui fait toute la différence lorsqu’il s’agit de demander une promotion. « Pour oser postuler à un emploi, note Julie Miville-Dechêne, les femmes doivent avoir 80% des compétences requises, quand les hommes y vont avec seulement 50%! Le saut dans le vide se fait plus facilement chez les hommes.

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Le métier s’est considérablement féminisé et des femmes occupent des postes enviables. Mais lorsqu’on regarde les directions des grands médias, à quelques exceptions près, elles sont encore très masculines. Ensuite, il y a des secteurs qui restent très sexués.»

Une approche féminine du journalisme?

L’économie demeure masculine, quand la culture, la santé, l’éducation, l’art de vivre va plutôt aux femmes. La politique, longtemps chasse gardée des hommes, se retrouve aujourd’hui dans les mains de journalistes des deux genres. « Je ne crois pas qu’il y ait une manière féminine ou masculine de faire du journalisme ou de mener des entrevues, estime Josée Boileau. Je parlerais plutôt de sensibilités différentes, et cette sensibilité, aussi bien un homme qu’une femme peut l’avoir. En revanche, il y a des sujets pour lesquels les femmes vont avoir plus d’intérêt parce qu’ils les touchent personnellement. Si je prends le domaine de la santé, il y a le cancer du sein par exemple, ou encore tous les enjeux sociaux autour de la maternité, le viol, les agressions sexuelles. Je dirais que la différence entre les hommes et les femmes journalistes n’est pas tant dans la manière de traiter la nouvelle que dans le choix de cette nouvelle. D’où l’importance d’avoir une rédaction équilibrée. Mais pour y parvenir, ça demande une vigilance de tous les instants.»

Une vigilance à laquelle certains médias ne semblent pas porter attention. Ainsi à l’antenne des radios parlées privées, on n’entend que 4% de femmes en moyenne… quand dans le secteur des magazines, elles sont 56%! « On pourrait crier victoire, ironise la présidente du Conseil du statut de la femme, mais ce serait oublier que la majorité d’entre elles travaillent à la pige à des tarifs qui n’ont pas été revus depuis des années! Elles sont nombreuses à pouvoir se le permettre uniquement parce que leur conjoint à un poste et un revenu stables. C’est une forme de dépendance… À la pige, chacun négocie pour soi, et traditionnellement, les femmes n’excellent pas dans le domaine. L’un des grands combat qu’elles auraient à mener aujourd’hui, ce serait vraiment le statut du pigiste, pour que tous et toutes bénéficient d’une représentation collective. Il existe beaucoup de disparités au sein même de la profession, note-t-elle. D’un côté, certaines femmes journalistes sont discriminées parce qu’elles ne vont pas toucher les mêmes primes que leurs collègues hommes; de l’autre, certaines se battent, plus nombreuses que les hommes, pour obtenir un revenu décent. Une chose est sûre, elles gagneraient à se réunir pour en parler. »

Ce qu’elles ont fait en juin l’an dernier. L’Association des femmes journalistes du Québec (AFJQ) est née justement pour créer un endroit où elles pourraient se parler entre consœurs, tout média confondu. Où elles pourraient, pigistes, surnuméraires, permanentes, vedettes, s’exprimer sur leur pratique, leurs problèmes, leurs joies d’exercer ce métier, leurs peines. Échanger des bons plans, se fournir des pistes, se « ploguer ».

«Réseauter en somme, résume Marie-Ève Bédard, journaliste à la SRC et co-fondatrice du mouvement. C’est quelque chose de tellement naturel chez les hommes, et, nous, c’est comme si l’on pensait naïvement qu’il suffit qu’on se donne à fond pour être reconnue au mérite et monter dans la hiérarchie. Ça ne marche pas comme ça.»

À la suite du brunch de fondation, tout le monde s’est séparé, se promettant de se revoir dès l’automne avec des conférences, des invités, de nouvelles possibilités d’échanges, etc. Et puis, rien! « Nous avons toutes eu beaucoup de choses à faire et c’est tant mieux, poursuit Marie-Ève Bédard. Cette initiative est cependant très sérieuse et dès la fin du mois de mars, nous aurons une nouvelle rencontre. Nous avons aujourd’hui une cinquantaine de membres et nous allons lancer une campagne pour élargir notre base, notamment en région. Ce faux départ reflète cependant bien la complexité de nos vies de femmes journalistes. Nous avons toutes beaucoup de choses à faire, certaines d’entre-nous sont mamans par exemple. Alors, bien souvent le réseautage passe à la trappe. Malheureusement! »