Quand je me suis mis à écrire la première version du guide En-tête, notre équipe avait commencé depuis plusieurs mois déjà à travailler sur la question du reportage en santé mentale et de la stigmatisation. Mais il nous restait encore bien des choses à apprendre. Je savais que les mots étaient importants. Je ne savais pas que j'avais pris moi-aussi de mauvaises habitudes de langage.

Par Cliff Lonsdale, président du Forum du journalisme canadien sur le violence et le traumatisme. Ancien rédacteur-en-chef des nouvelles à la télévision CBC, il enseigne au programme d'études supérieures de journalisme de l'Université Western.

Quand je me suis mis à écrire la première version du guide En-tête, notre équipe avait commencé depuis plusieurs mois déjà à travailler sur la question du reportage en santé mentale et de la stigmatisation. Mais il nous restait encore bien des choses à apprendre. Je savais que les mots étaient importants. Je ne savais pas que j'avais pris moi-aussi de mauvaises habitudes de langage.

Je ne parle pas de grossièretés. Je parle des mots et des expressions de tous les jours qui ont une connotation péjorative pour des millions de Canadiens: des mots qui trahissent notre état d'esprit collectif et qui, sans le vouloir, rendent encore plus pénible le fardeau des gens qui ont une maladie mentale.

Et, tenez! Ici même: mon instinct de journaliste me pousse à utiliser un minimum de mots. Je suis porté à écrire: «…le fardeau des malades mentaux.» C'est ce que j'avais écrit dans la première version. Même notre rédacteur le plus perspicace ne trouvait rien à redire au début, mais des conseillers du milieu de la santé mentale eux, oui. «Mettez la personne avant la maladie», nous ont-ils dit.

Quand on parle de la maladie mentale, on emploie souvent un langage un peu différent de celui qu’on utilise pour parler des maladies physiques, moins compatissant, moins compréhensif. Et si on nous le fait remarquer, c’est facile de rétorquer vivement: «Mais c'est ce que tout le monde dit!» En plus, on peut faire valoir que des expressions comme «guérir les malades» quand il s’agit de maladies physiques, ne nous attire pas de reproches.

Mais on ne peut nier que des siècles d'un langage péjoratif pour décrire les gens qui ont une maladie mentale ont laissé des cicatrices sensibles chez les 20% d'entre nous qui font face à des troubles mentaux d'une sorte ou d'une autre – et qui la plupart du temps ont un emploi et se débattent avec les mêmes problèmes de la vie quotidienne que tout le monde.

C'était une question cruciale pour nous. Nous rédigions le premier guide complet, fait par des journalistes et à l'usage des journalistes, sur la couverture de la santé mentale au Canada. Nous avions convaincu la Commission de la santé mentale du Canada, qui finance en partie le projet, que nous devions en exercer le contrôle rédactionnel, et elle nous a accordé sa confiance. Nous tenions à préserver cette position car notre guide – contrairement à d'autres – devait être rédigé du point de vue du journalisme, dans la compréhension et le respect des exigences du journalisme. Nous voulions améliorer les reportages et non pas miner les principes de notre métier.

Donc, spontanément, on défendait l'emploi d'expressions comme : «un schizophrène», «un malade mental» et «commettre un suicide». Mais plus nous considérions les dommages collatéraux causés par ce langage – qui ne présente par ailleurs aucun avantage – plus il devenait difficile de justifier qu'on s'accroche à ces mots familiers. On ne dit pas de quelqu'un qu'il est cancéreux, parce qu'on se rend compte immédiatement combien c'est insultant et humiliant. Pourtant, d'un trait de plume, on fait disparaître la personne sous l'étiquette en écrivant: «c'est un schizophrène». En réalité la schizophrénie englobe une grande diversité de maladies, des plus légères aux plus graves. Les gens qui en souffrent ne sont pas en état psychotique tout le temps. Certains ne le sont jamais. Bien que les pires cas non traités soient graves, beaucoup de gens atteints de schizophrénie ont une vie active productive. Ce sont là des choses que tous les journalistes doivent savoir.

Nous devons choisir nos mots soigneusement et tenir compte de tout ce qu'ils charrient de sous-entendus, dans le domaine de la santé mentale comme dans tous les autres sujets sur lesquels nous travaillons.

Ce n'est pas facile. Nous avons réalisé beaucoup d'interviews vidéos pour le site qui accompagne le guide En-tête. Dans plusieurs, des gens qui ont une connaissance profonde de ces questions dérapent et parle de quelqu'un qui a «commis» un suicide – plutôt que dire que cette personne s'est tuée. Moi aussi, je le dis encore parfois, par habitude, mais le guide que j'ai coécrit signale que le suicide n'est plus un crime et que ce n'est pas à nous de juger si c'est un péché ou un indicateur de faiblesse morale.

Dans l'avant-propos qu'il a signé pour le guide, André Picard du Globe and Mail écrit: «Soyons conscients de l'impact des expressions désuètes et péjoratives. Par exemple évitons de dire que quelqu'un a «commis» un suicide comme s'il s'agissait d'un crime. Nous devons nous débarrasser des euphémismes tels que «il est mort subitement», il a «craqué» et employer des termes précis tels que «il s'est enlevé la vie» et «il a eu une crise psychotique».

«Faisons fi des idées préconçues selon lesquelles, par exemple, les personnes ayant un trouble mental sont moins intelligentes et plus portées vers les arts. N’alimentons pas la croyance prétendant qu’elles soient violentes. Replaçons les faits dans leur contexte parce qu’en vérité, elles sont bien plus susceptibles de subir des actes de violence que d'en perpétrer.»

Avant tout, En-tête  encourage vivement les journalistes à couvrir la santé mentale comme ils couvrent les autres sujets. Comme le dit André: «Les journalistes doivent être aptes à couvrir autant la dépression que le cancer du sein. Tenaces et rigoureux, ils doivent faire état des percées et des reculs et être déterminés à interviewer des patients qui témoigneront de leur expérience de la maladie mentale. Ils doivent faire montre d’une même intolérance à l’égard du long délai d’attente pour consulter un pédopsychiatre que pour celui qui précède le remplacement d’une hanche. Ils doivent couvrir les suicides de la même façon que les meurtres, c’est-à-dire en apportant un éclairage sur les causes, sachant malgré tout que rien n’est parfait, tout en rendant hommage à la personne décédée.»

En-tête n'est pas destiné aux spécialistes de la santé. Il s'adresse aux journalistes et rédacteurs généralistes et aux étudiants en journalisme – tous ceux qui sont appelés à couvrir dans l'urgence des sujets d'actualité. Dans ces situations, des conseils simples, faciles d'accès, peuvent aider à améliorer les reportages et à éviter de blesser une grande proportion de Canadiens, incluant beaucoup de journalistes eux-mêmes.

À noter

Le guide En-tête: Reportage et santé mentale sera lancé en anglais à Toronto le 24 avril, et d'autres lancements auront lieu par la suite à Vancouver, Montréal et Halifax. Ce guide du Forum du journalisme canadien sur la violence et le traumatisme a été réalisé en partenariat avec CBC News et avec une aide financière de la Commission de la santé mentale du Canada. Des exemplaires imprimés du guide seront mis à la disposition des organes de presse et les écoles de journalisme qui en feront la demande. Des versions PDF pourront être téléchargées à partir du 24 avril au www.en-tete.ca. Les journalistes y trouveront beaucoup d'autres informations, opinions et ressources pour approfondir le sujet. Les journalistes sont également invités à engager et poursuivre la discussion sur les réseaux Twitter (@en_tete_media) et Facebook du projet.

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