Face aux bouleversements que connaît l'industrie des médias, le groupe de travail sur le journalisme et l'avenir de l'information, piloté par Dominique Payette, a remis à l’ordre du jour une question qui divise les journalistes québécois depuis de nombreuses années, celui du titre professionnel. En France, les journalistes ont un statut professionnel depuis 1935. Mais 75 ans plus tard, cette carte est devenue purement symbolique et l'institution chargée de sa délivrance est remise en question.

Face aux bouleversements que connaît l'industrie des médias, le groupe de travail sur le journalisme et l'avenir de l'information, piloté par Dominique Payette, a remis à l’ordre du jour une question qui divise les journalistes québécois depuis de nombreuses années: avons-nous besoin d'une certification professionnelle et si oui qui délivrerait la carte de presse, selon quels critères et en échange de quels droits et devoirs?

En France, les journalistes ont un statut professionnel depuis 1935, année de création de la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels composée de représentants de l'État, des médias et des syndicats. Mais 75 ans plus tard, cette carte est devenue purement symbolique et l'institution chargée de sa délivrance est remise en question, explique le journaliste et formateur Erwan Gaucher.

D'outre-Atlantique, il surveille avec grand intérêt le débat en cours au Québec. «C'est une belle démarche et si vous parvenez à trouver une formule, je pense qu'elle sera étudiée avec intérêt par la communauté journalistique française, parce que de notre côté nous sommes dans une impasse. Ce qui est étonnant pour nous c'est que vous faites le chemin inverse en réfléchissant avant tout à un code déontologique ce qui n'existe pas chez nous.»

Des droits sans devoirs

Le statut professionnel donne en effet des avantages aux journalistes français, sans leur imposer de code de pratique. En présentant leur carte de presse, ils peuvent par exemple accéder à des évènements hautement sécurisés ou entrer gratuitement dans les musées, mais surtout ils ont droit à un abattement d'impôts de plus de 7 500 euros sur leur revenu imposable annuel pour frais d'emploi. Ce, qu'ils soient pigistes ou salariés, débutants au sein d'un hebdomadaire régional ou vedettes de la télévision.

Par contre, ce statut n'est pas associé à un code de déontologie obligatoire. Tout individu déclarant tirer plus de la moitié de ses revenus du journalisme peut, de fait, y prétendre puisque la loi de 1935 définit comme journaliste «celui qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée, l'exercice de sa profession dans une publication quotidienne ou périodique éditée en France ou dans une agence française d'informations et qui en tire le principal des ressources nécessaires à son existence».

À l'heure où les gouvernements tentent de renflouer leurs coffres en augmentant les taxes et les impôts, l'avantage fiscal, couplé à l'absence de critères qualitatifs ou déontologiques à l'obtention de la carte de presse, fait grincer des dents. «Régulièrement la profession s'interroge et les politiciens proposent d'instaurer des critères pour la réguler par le biais par exemple d'un conseil de l'ordre, comme celui des médecins. L'idée en tant que telle n'est pas du tout idiote, sauf qu'on demeure incapable de se mettre d'accord sur un code déontologique», explique Erwan Gaucher.

Des devoirs fixes pour une profession mouvante

Dubitatif, le journaliste se demande qui aurait la légitimité d'imposer les critères qui sépareraient «les bons des mauvais journalistes». Il site l'exemple de Mediapart qui a mis en ligne les écoutes du major d'home de Liliane Bettencourt dans le cadre de son enquête sur l'héritière de L'Oréal et ses liens douteux avec le pouvoir. Selon lui, un code de déontologie aurait de fortes chances d'exclure des enregistrements faits à l'insu d'une personne, ce qui nuirait à l'enquête journalistique.

Erwan Gaucher craint qu'un code n'impose des critères froids et désincarnés alors que le travail journalistique est évolutif dans le temps et selon les dossiers. «Ce qui peut sembler une mauvaise pratique journalistique en 2010 ne le sera plus en 2015, car une fois qu'on aura tous les dessous d'une affaire on comprendra que les journalistes ont finalement agi dans l'intérêt public.»

L'intérêt public étant lui-même sujet à débat, le questionnement d'Erwan Gaucher a de quoi faire réfléchir. En effet, «dans une société pluraliste, on ne s'entend généralement pas sur une définition de l'intérêt public, car c'est une notion qui renvoie à des valeurs fondamentales, comme la conception du bien et du mal», nous expliquait le professeur Pierre Trudel, titulaire du Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal, début novembre dans le cadre de l'affaire Legendre.

 

 

Voir aussi:

Certification professionnelle: oui ou non?

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