Près de 40 ans après sa fondation, le Conseil de presse du Québec (CPQ) est à la croisée des chemins. En mai 2009, le président et le vice-président du conseil, Raymond Corriveau et Denis Plamondon, en claquaient la porte, incapables de s'entendre avec les entreprises de presse sur le rôle et le mandat de cet organisme tripartite formé de représentants des journalistes, des entreprises de presse et du public. Pour le professeur Pierre Trudel de l'Université de Montréal, il est donc temps de repenser le rôle de CPQ.

Près de 40 ans après sa fondation, le Conseil de presse du Québec (CPQ) est à la croisée des chemins. En mai 2009, le président et le vice-président du conseil, Raymond Corriveau et Denis Plamondon, en claquaient la porte, incapables de s'entendre avec les entreprises de presse sur le rôle et le mandat de cet organisme tripartite formé de représentants des journalistes, des entreprises de presse et du public.

Dans une lettre publiée dans Le Devoir, les démissionnaires expliquaient que «l'historique des crises quasi permanentes du Conseil de presse laisse penser que l'autoréglementation ne fut jamais bien acceptée par les entreprises de presse». Un constat qui se vérifiait un an après leur départ alors que Quebecor tournait le dos au CPQ mécontent notamment de trois décisions défavorables à son endroit.

La confiance du public sur la corde raide

Le départ de Quebecor, malgré le retour d'Astral et l'adhésion récente de Cogeco, a porté un coup dur au CPQ non seulement en le privant de ressources financières, mais aussi de prise sur près de 40% de l'information québécoise. C'est donc sa crédibilité et sa pérennité qui sont remises en doute alors même que le public québécois manifeste des doutes importants quant à l'éthique journalistique.

En effet, selon le Baromètre des médias 2010 de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa, moins de la moitié des Québécois (40%) jugent que «les journalistes sont indépendants, c’est-à-dire qu’ils résistent aux pressions des partis politiques et du pouvoir politique», ainsi qu'«aux pressions de l'argent».

Pour le professeur Pierre Trudel, titulaire au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal, il est donc temps de repenser le rôle de CPQ. Celui-ci doit, selon lui, s'attaquer aux problèmes structurels qui minent la confiance du public à l'égard de la qualité de l'information, qu'il s'agisse par exemple de la convergence, de la couverture régionale, de la protection des sources, ou du contrôle de l'information.

La judiciarisation du travail journalistique

Il estime que les ressources et les pouvoirs du CPQ sont trop minces pour se pencher à la fois sur ces questions et continuer de gérer les plaintes du public. De plus, le juriste juge que le rôle de tribunal d'honneur du conseil nuit à la liberté de presse, car ses décisions peuvent se retourner contre les journalistes en cour et mènent à une judiciarisation du travail journalistique.

Les tribunaux étant de plus en plus sollicités dans des causes relatives au travail des médias, Pierre Trudel explique que les reportages sensibles sont maintenant scrutés à la loupe par les avocats, ce qui augmente considérablement les coûts de l'enquête, nuit au journalisme engagé et au droit du public à l'information.

Le cas du livre Noir Canada des Éditions Écosociété est selon lui fort représentatif de cette tendance. Il explique que (phrase corrigée -03/12/10-) «la tendance à vouloir importer dans le champ de la responsabilité légale, les obligations qui sont avant tout de nature éthique et déontologique, contribue à conforter la position de ceux qui veulent museler l'expression critique», comme celle exprimée dans ce livre. Dans un tel contexte, il est très difficile de faire du journalisme engagé.

Cette vision ne fait cependant pas l'unanimité. Pour le professeur Marc-François Bernier, titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa, il est faux de penser que les tribunaux nuisent à l'enquête journalistique. Il est au contraire convaincu qu'ils ne sont pas étrangers à la qualité des enquêtes menées au Québec au cours de la dernière année. Selon lui, «la peur des poursuites oblige les journalistes à être blindés et à fouiller davantage leurs dossiers».

Mais, pour Pierre Trudel, la majorité les plaintes du public déposées au CPQ n'améliorent en rien la qualité de l'information et ne résolvent pas les problèmes de fond qui minent la pratique journalistique. Il croit donc que l'organisme devrait cesser de consacrer des ressources aux plaintes individuelles, par exemple les plaintes pour non-publication d'un commentaire, d'un point de vue ou d'une lettre.

Retour aux sources

«Les ressources étant limitées, il faut choisir ses combats et revenir à la mission fondamentale du conseil qui est de veiller à la protection de la liberté de presse et du droit du public à une information de qualité», explique Pierre Trudel.

Le CPQ a d'ores et déjà décidé de consacrer plus de ressources à la réflexion sur la profession et l'industrie des médias. Il mènera au cours de la prochaine année une grande opération de modernisation et d'uniformisation des guides de déontologies qui coexistent en ce moment au Québec et modernisera son site pour en faire un lieu de référence et un espace de débat en matière de déontologie.

Le professeur Marc-François Bernier n'est pas contre l'orientation proposée par son collègue de gommer l'étiquette de tribunal pour lui préférer celle de «conscience des médias». Néanmoins, il est sceptique face à l'idée de laisser aux seuls tribunaux le soin de gérer les plaintes du public. Il préconise plutôt la création, en parallèle, d'un tribunal administratif financé par l'État qui gèrerait les plaintes du public et aurait des pouvoirs de sanctions monétaires.

Du côté des entreprises de presse, toute idée menant à la création d'une instance indépendante est vue d'un très mauvais œil. Éric Latour, chef de l’information d'Astral Radio, a manifesté son opposition à cette perspective lors du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec samedi. «En revenant au Conseil de presse cet automne, nous avons voulu envoyer un message clair au gouvernement: nous sommes en faveur d'un système d'autorégulation et nous ne voulons pas nous faire imposer une structure.»

Mais pour Marc-François Bernier, les entreprises de presse ont trop de prise sur le CPQ. Elles sont en fait juges et partis, car en plus de le financer à 50%, elles sont représentées au sein de son conseil d'administration. L'expert en éthique juge donc que la création d'une instance complètement indépendante du milieu journalistique devrait être une priorité dans un contexte où la profession pense à se doter d'un statut professionnel. À ses yeux, il en va de la crédibilité de cette certification.

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