La fondation pour le journalisme canadien octroiera cette année une bourse à un jeune journaliste autochtone afin de favoriser  une meilleure compréhension des enjeux liés aux Premières nations dans les grands médias à travers le pays. Une initiative à saluer tant la question amérindienne demeure au choix, absente, stéréotypée ou sensible, dans la plupart des journaux, magazines et réseaux canadiens.

La fondation pour le journalisme canadien octroiera cette année une bourse à un jeune journaliste autochtone afin de favoriser  une meilleure compréhension des enjeux liés aux Premières nations dans les grands médias à travers le pays. Une initiative à saluer tant la question amérindienne demeure au choix, absente, stéréotypée ou sensible, dans la plupart des journaux, magazines et réseaux canadiens.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Il faut noter que bien des journalistes ne se sentent pas à l’aise de traiter un sujet qu’ils connaissent mal. Il s’agit en effet d’une réalité que leur formation ne les a pas préparés à aborder, et où il faut faire preuve de doigté pour respecter la dimension historique tout en faisant ressortir les particularités (locales, linguistiques, individuelles, etc.) inhérentes à chaque cas qui se présente», écrit André Dudemaine, militant innu, organisateur entre autres du festival Présence autochtone, et qui tente dans le dernier numéro des Nouveaux cahiers du socialisme sur les médias, le journalisme et la société, d’expliquer pourquoi la culture et les enjeux amérindiens retiennent si peu l’attention des artisans de l’information.

Dans un article intitulé Cachez cet Amérindien que je ne saurais voir, il évoque ces journalistes «débordés de travail, dépêchés à gauche et à droite au hasard des événements», pour qui il est plus facile «d’ignorer ou d’expédier en deux coups de cuillère à pot les sujets amérindiens pour se concentrer sur des thématiques mieux connues à partir desquelles on peut aisément et confortablement tenir des propos convenus.»

Les journalistes feraient donc le choix de l’ignorance et tout irait pour le mieux dans le meilleur monde… si les autochtones ne jaillissaient pas de temps à autre dans l’actualité. Parce qu’alors, faute d’avoir baigné un tant soit peu dans la culture amérindienne, faute d’avoir tenté de comprendre le fonctionnement de ces sociétés certes distinctes, mais faisant partie intégrante de la réalité canadienne, ce sont tous les stéréotypes qui ressurgissent.

La personnalité du warrior masqué

Et André Dudemaine de prendre l’exemple de la couverture des événements de 1990, lorsque la communauté mohawk de Kanesatake décida de résister contre les développements immobilier et récréatif qui menaçaient un de ses secteurs patrimoniaux, en refoulant les policiers armés hors du boisé auquel ils avaient donné l’assaut pour ouvrir le chemin aux bulldozers.

«Ainsi, selon un préjugé tenace, manifeste dans les manuels d’histoire, les Amérindiens, eux, ne se comportent pas comme tout le monde, écrit-il. Ils ont un goût inné pour la guerre, ils sont hostiles et menaçants, ils ont la cruauté dans le sang et dans les mœurs et ne peuvent pas s’en départir. […] En 1990, toute l’attention médiatique s’est focalisée sur la personnalité du warrior masqué plutôt que sur les causes de l’affrontement, renforçant l’image d’une perfidie gratuite et héréditaire qui serait le propre des Iroquois.»

Ce même sentiment ressort de la tournée entreprise à travers tout le Québec par l’Association des journalistes indépendants (AJIQ) et le journal coopératif Ensemble, dans le but de comprendre la réalité que vivent les journalistes sur leur terrain.

Lors de son arrêt à Kuujjuaq, un village nordique du Nunavik composé essentiellement d’Inuits, l’équipe a rencontré William Tagoona, un Inuk arrivé au journalisme par hasard et aujourd’hui à la retraite. Il explique alors avoir créé un journal local qui a bien fonctionné un temps, mais qui a fini par disparaitre, non pas faute de moyens, mais par manque de professionnels autochtones intéressés à poursuivre.

«Il n’y a pas assez de journalistes inuits, l’information qui nous concerne est

donc principalement fabriquée par des journalistes du sud, regrette-t-il. Or, notamment en ce qui concerne le Plan Nord, nous devrions pouvoir donner notre propre lecture, afin de percer les silences du gouvernement.»

«Une job de Blanc»

William Tagoona estime notamment que dans les communautés autochtones, le métier de journaliste est considéré comme «une job de Blanc» parce que l’esprit critique n’est pas valorisé dans la culture des Inuits.

Un point de vue confirmé par Norman Snowball, correspondant de CBC North unilingue inuktitut, rencontré lors de l’étape de Kangiqsualujjuaq: «dans une culture de survie, le consensus est primordial».

Le métier ne serait pas non plus assez rémunérateur comparé à d’autre opportunités que pourraient avoir les jeunes, notamment avec le développement du Plan Nord.

Autant de raisons de saluer l’initiative de la Fondation pour le journalisme canadien, qui octroiera cette année une bourse à un journaliste autochtone en début de carrière. Une bourse qui permettra au lauréat de creuser profondément un enjeu primordial pour les populations autochtones, dans le cadre d’un stage d’un mois au sein du nouveau centre autochtone mis en place par CBC à Winnipeg. La bourse prévoit également une rémunération de 3000 $ ainsi que le remboursement des frais de voyage et de logement, et des per diem.

«C’est une initiative très spéciale de la part de la Fondation, estime son président, Bob Lewis. Son but est, dans la mesure du possible, de tenter de combler le trou béant qui s’est instauré entre les médias traditionnels et l’histoire des autochtones, trop souvent ignorée.»

Les candidats ont jusqu’au 30 avril 2014 pour postuler.

Les Nouveaux cahiers du socialisme n°11: Médias, journalisme et société

Télécharger le numéro spécial du journal coopératif Ensemble sur l’avenir du journalisme au Québec.

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