Par Philippe Lapointe

Chef du bureau de l’AFP à Jérusalem, détenteur d’une maîtrise en philosophie islamique de l’université de Beyrouth, le journaliste québécois Guillaume Lavallée vient de publier Voyages en Afghani, aux Éditions Mémoire d’encrier.  « J’ai écrit le livre que j’aurais voulu lire, plus jeune, pour comprendre le monde musulman », dit-il.

Voyages en Afghani raconte la vie de celui qu’on a surnommé le père de l’islamisme, Djemal Ed Din Al-Afghani (1838-1897). Si ce nom ne vous dit probablement rien, vous n’êtes pas le seul. Djemal El Din reste un pur inconnu dans nos sociétés, malgré qu’il soit un des penseurs les plus influents du XIXème siècle. Qu’on ignore jusqu’à son existence en Occident en dit long sur la faiblesse de notre compréhension du monde musulman.

Guillaume Lavallée est un journaliste et il écrit comme un journaliste. Lavallée raconte l’histoire de Djemal El Din comme un reportage d’aventures, suit les pérégrinations de ce personnage intrigant à travers pays et continents, tout en observant l’évolution de sa pensée. Djemal Ed Din Al-Afghani affirmait être né en Afghanistan (d’où le nom de Al-Aghani), mais une majorité d’historiens pensent qu’il serait plutôt venu au monde en Iran. Ce n’est pas banal, l’Iran étant chiite et donc minoritaire dans le monde musulman, majoritairement sunnite.

Or, le grand projet de Djemal Ed-Din est d’arriver à unir les musulmans autour d’un but commun, le pan-islamisme. Il parcourt le monde, de l’Inde à l’Égypte, en passant par le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan, bien sûr, mais aussi par la Turquie encore puissante à l’époque, rencontrant et conseillant rois et sultans, vizirs et chefs de guerre. Ses pélerinages l’amènent aussi en Europe. Et c’est justement pendant un séjour à Paris – où il réside chez un ami juif – qu’il fonde  le magazine Le lien indissoluble, qui lui permet de diffuser ses idées et jouit d’une influence certaine dans les cercles intellectuels et politiques islamiques.

Il y a une part de fuite et d’errance dans tous ces voyages. Autant il inspire, Djemal Ed Din dérange. Obsédé par les progrès fulgurants de l’occident, il voit le monde musulman à la traîne, rêve d’un Islam qui intègre le modernisme de l’Europe, renverse les tyrans et despotes, s’ouvre aux droits humains fondamentaux. Il contredit les Oulémas religieux, qui prétendent à la supériorité métaphysique de l’Islam, se met à dos vizirs et sultans perses et turcs qui se méfient de lui et craignent son influence. Dans plusieurs pays, on le considère comme un agitateur politique. Il est expulsé d’Égypte, puis d’Iran où on l’accuse de sédition contre le Shah.

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXème siècle, et Djemal Ed Din assiste au démembrement de l’Empire Ottoman, à l’invasion de l’Égypte par l’Angleterre, à l’affaiblissement des états musulmans devant les puissances occidentales, ce qui le révolte et le peine profondément. Cette blessure, il veut en faire le ciment qui unira les musulmans. « Il est fondamentalement anti-impérialiste et s’oppose de tout son être au colonialisme des occidentaux », résume Guillaume Lavallée. « Et en même temps, il regrette la décadence des pays musulmans, blâme leurs dirigeants qu’il juge faibles et corrompus, dénonce les Oulémas – les gardiens de la foi – qu’il juge dogmatiques et dépassés ».

Un parcours étonnant

L’auteur de Voyages en Afghani, Guillaume Lavallée, a lui-même un parcours étonnant. Originaire de la banlieue de Québec, rien ne le destine à plonger dans le monde arabe, sinon le goût de l’aventure. Après un bac en philosophie à l’université Laval, il s’intéresse à la philosophie arabe, puis s’envole faire sa maîtrise à l’université Saint-Joseph de Beyrouth.  Après un stage à l’Agence France-Presse en Égypte, qui se transforme en emploi de journaliste, il se retrouve chef de bureau de l’AFP à Karthoum, au Soudan, de 2008 à 2011 « des années où ça brassait pas mal, avec une actualité très chaude », raconte-t-il. De ce séjour au Soudan, il tire son premier livre, Dans le ventre du Soudan, finaliste du prestigieux prix Albert-Londres. Il poursuit son travail de correspondant pour l’AFP, entre autres au Pakistan, en Libye, en Afghanistan.

Aujourd’hui chef de bureau de l’AFP à Jérusalem, Guillaume Lavallée reste toujours aussi fasciné par cette région du monde.

« En écrivant ce livre, j’ai voulu faire voyager les gens au cœur de l’Islam », dit-il, « Faire comprendre qu’il y a infiniment plus à savoir que les dérives djihadistes dont on parle autant ».  Voyages en Afghani peut paraître bien loin de l’actualité chaude du Moyen-Orient. Mais pour qui cherche à comprendre un peu mieux les débats qui animaient et animent encore aujourd’hui cet univers riche et complexe, c’est un livre à lire.