Après Quebecor, voilà que The Gazette menace de se retirer du Conseil de presse du Québec (CPQ). Le quotidien anglophone proteste contre le désir du Conseil d'obliger les entreprises de presse à se soumettre au tribunal d'honneur de la profession et contre son appui à la création d'un titre de journaliste professionnel, révèle Le Devoir.

Après Quebecor, voilà que The Gazette menace de se retirer du Conseil de presse du Québec (CPQ). Le quotidien anglophone proteste contre le désir du Conseil d'obliger les entreprises de presse à se soumettre au tribunal d'honneur de la profession et contre son appui à la création d'un titre de journaliste professionnel, révèle Le Devoir.

Dans une lettre adressée au président du CPQ, John Gomery, l'éditeur et rédacteur en chef du journal, Alan Allnutt, attaque de front la position qu'a défendue l'organisme devant la ministre Christine St-Pierre, lors de la consultation publique sur l'avenir de l'information cet automne. «En premier lieu, The Gazette a été stupéfaite de voir que le CPQ […] encourageait le gouvernement à considérer une appartenance forcée au Conseil de presse, une position prise par ce dernier sans l'approbation préalable de son conseil d'administration, écrit-il. Nous considérons ceci comme ayant été la violation d'une bonne gouvernance d'entreprise. De même, nous sommes d'avis que vous avez outrepassé vos pouvoirs en promouvant l'idée d'une appartenance forcée.»

Dans le mémoire qu'il a présenté à la ministre St-Pierre, John Gomery a en effet demandé que le gouvernement adopte une loi pour contraindre les médias à adhérer au CPQ. Le règlement qu'il a proposé s'inspire de celui concernant le Conseil canadien des normes de radiotélévision (CCNR), un organisme d’autoréglementation affilié au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadien (CRTC). Selon ce règlement, les médias électroniques privés canadiens sont obligés de participer au CCNR s’ils souhaitent pouvoir renouveler leurs licences de diffusion. John Gomery a précisé qu'une telle loi forcerait Quebecor à revenir dans le giron du CPQ, car «on ne peut tolérer que près de 40% de l'information produite au Québec échappe aux mécanismes d'imputabilité auxquels se soumettent les autres médias québécois».

The Gazette désapprouve cette volonté affichée du conseil d'intervenir auprès de Quebecor. En 2008, les médias électroniques du conglomérat (TVA, LCN, Argent) se sont retirés du CPQ. Depuis, le Journal de Montréal et le Journal de Québec ont suivi, de même que les quotidiens de la filiale Sun Media ailleurs au pays. The Gazette se porte à la défense du conglomérat Péladeau dans ce dossier en déplorant que le CPQ tente de «délégitimer le droit de Quebecor de choisir librement comment exploiter ses entreprises». «Il me semble, écrit Alan Allnutt, qu'une certaine partie (sinon une bonne partie) de la motivation pour les changements dont il est question provient non pas d'un besoin de société ou d'un problème clairement identifié, mais d'un désir de contrôler ou de punir Quebecor pour son refus de se conformer au consensus historique (et peut-être désuet) de l'élite libérale du Québec.»

Allant dans le même sens, le président et chef de la direction de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, a déclaré peu après la présentation du mémoire du CPQ qu'il doutait qu'il soit légal de rendre obligatoire l'adhésion au CPQ. En présentant son mémoire à la ministre St-Pierre, le juge à la retraite John Gomery l'a justement prévenu que, si elle allait de l'avant et adoptait une loi pour forcer l'adhésion à son organisme, elle ferait inévitablement face à une contestation devant les tribunaux qui pourrait éventuellement la mener jusqu'en Cour Suprême. Néanmoins, sur la base de deux études juridiques qu'il a remises à la ministre, il l'a assuré que le gouvernement du Québec avait en main toutes les cartes pour gagner la bataille légale, car il a pleine compétence pour adopter une telle loi.

La Presse défend le Conseil de presse

Toutefois, dans une lettre ouverte publiée dans La Presse quelques jours après la présentation de son mémoire en novembre, John Gomery a expliqué que sa proposition de loi était «un plan B» et non son premier choix. Pour lui, «l'idéal serait bien sûr que Quebecor décide de réintégrer le CPQ». «Nous croyons toujours, au Conseil, que la régulation du milieu journalistique doit être autonome – autrement dit, que l'on doive poursuivre sur la voie de l'autorégulation, a-t-il écrit. Mais l'efficacité de celle-ci dépend nécessairement de la participation de tous les joueurs importants.» Fervent défenseur du CPQ, l'éditorialiste de La Presse, André Pratte, lui emboîtait le pas le lendemain en tendant la main à Quebecor: «Ensemble, nous pourrons travailler à rendre cet organisme encore plus solide, rigoureux et crédible, ce qui sera à l'avantage de tous.»

Contrairement à celle de The Gazette, la direction de La Presse a participé à la tournée de consultation publique de la ministre St-Pierre et en a profité pour renouveler son appui au CPQ. Le président de Gesca, Guy Crevier, a même réclamé son renforcement. «Face à certaines pratiques comme celles qu’a récemment connues la Grande-Bretagne, il nous apparaît que les organismes de surveillance comme le Conseil de presse du Québec doivent voir leur rôle et leurs pouvoirs accrus, explique-t-il dans le mémoire qu'il a déposé. Plus que jamais, La Presse est disposée à participer, aussi bien au sein du Conseil de presse lui-même qu’à tout autre échelon, à des discussions visant à améliorer les façons de faire actuelles dudit Conseil tant en regard de son fonctionnement général que du mécanisme de traitement des plaintes du public, de façon à rendre ce dernier encore plus efficace et plus "mordant".»

Guy Crevier précise néanmoins que La Presse continue de croire en l'autoréglementation et qu'en ce sens il n'est pas nécessaire que l'État légifère ni pour forcer l'adhésion au CPQ, ni pour créer un statut de journaliste professionnel. Sur ce plan, The Gazette menace d'engager «des poursuites judiciaires immédiates» advenant l'adoption d'une loi qui créerait «différentes classes de personnes en ce qui concerne le journalisme ou l'accès à l'information». Là encore, la position du quotidien anglophone rejoint celle de Quebecor, dont plusieurs chroniqueurs ont tiré à boulets rouges contre la création éventuelle d'un titre de journaliste professionnel au Québec. Pour eux, il s'agit d'un projet «soviétique» qui placerait les journalistes sous le contrôle de l'État.

 

Voir aussi:

Le Conseil de presse et Gesca tendent la main à Quebecor

Les Québécois en faveur de l'imputabilité journalistique

Hackgate: les facteurs de risques existent aussi au Québec

Sun Media quitte le Conseil de presse de l'Ontario

Tir groupé contre le titre professionnel chez Quebecor

Titre professionnel: les médias du ROC disent NO

 

 

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