«Un des évènements centraux de l'année a été la prise de conscience, par l'ensemble de la communauté journalistique, de l'ampleur du conflit de travail au Journal de Montréal», résume le journaliste Stéphane Baillargeon, chroniqueur médias au Devoir.

«Un des évènements centraux de l'année a été la prise de conscience, par l'ensemble de la communauté journalistique, de l'ampleur du conflit de travail au Journal de Montréal», résume le journaliste Stéphane Baillargeon.

Pour faire le point sur l'année qui s'achève, ProjetJ a consulté deux observateurs de l'industrie médiatique, Stéphane Baillargeon, chroniqueur médias au Devoir, et Steve Faguy, blogueur indépendant et pupitreur au quotidien The Gazette. Dans ce premier volet, il est question du conflit qui a occupé le groupe Quebecor cette année, avec, en toile de fond, l'accentuation de la convergence verticale.

L'éléphant dans la pièce

Le lock-out imposé par Quebecor à ses syndiqués du Journal de Montréal n'a pas débuté cette année. Il dure depuis le 24 janvier 2008. Cependant, au cours des 12 derniers mois, il s'est profondément enlisé. l a ainsi été au cœur du congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, en novembre, qui lui a consacré un atelier fort couru, intitulé «L'éléphant dans la pièce», au cours duquel il a, notamment, été question des pratiques journalistiques douteuses de l'empire.

Auparavant, le conflit avait défrayé la manchette après que les lock-outés aient massivement rejeté la proposition de règlement de leur patron qui impliquait d'importantes réductions de personnels et des closes de non-concurrence. Suite à ce vote coup-de-poing, une coalition, représentant 3800 journalistes syndiqués et non syndiqués, a manifesté son ras-le-bol face à ce conflit. Ses membres ont réclamé l'intervention du gouvernement et de la Caisse de dépôt et placement du Québec, principale actionnaire de Quebecor.

Dans la foulée de ce vote, les lock-outés ont par ailleurs lancé un hebdomadaire papier en complément de leur site web, Rue Frontenac, en activité depuis le début du conflit. La sortie de cette nouvelle publication est en soit un événement marquant de l'année, selon Steve Faguy. Pour lui, le journal papier est un pendant naturel du site, car «pour les annonceurs l'imprimé demeure un support attrayant». Il démontre la volonté des syndiqués de porter leur média au-delà du conflit, ce qui n'avait pas été le cas de Média Matin Québec, mort au terme du conflit de travail au Journal de Québec.

Impact sur l'information et la démocratie

Ce conflit de travail est une manifestation concrète du phénomène de convergence verticale qui se manifeste notamment par le partage de contenus au sein d'un groupe de presse se déclinant sur plusieurs plateformes, selon la coalition représentant 3800 journalistes constituée cet automne. Pour elle, «si Quebecor peut faire durer ce lock-out, c'est avant tout parce qu'il a entre les mains plusieurs médias convergents».

Outre ses activités dans les télécommunications, l'édition et la culture, le groupe possède en effet des chaînes de télévision, des journaux, des magazines et l'Agence QMI. Un seul et même journaliste à l'emploi de Quebecor peut donc créer des contenus déclinables sur l'ensemble des médias du groupe, y compris les plateformes mobiles. Beaucoup moins de journalistes sont donc nécessaires à l'alimentation de chaque média.

Ainsi, «les sources d'information s'amenuisent», s'inquiète Stéphane Baillargeon qui fait écho à la coalition de journalistes formées cet automne. Celle-ci réclame la mise sur pied d'une commission parlementaire pour étudier la concentration de la presse et son «impact sur la qualité du débat public et donc sur la santé de notre démocratie».

Ce, d'autant plus que Quebecor s'est clairement positionnée cette année dans la sphère politique abandonnant la relative neutralité qu'avait adopté le fondateur du groupe, Pierre Péladeau. Il est désormais clair, explique Stéphane Baillargeon, que «Pierre-Karl Péladeau n'est pas seulement en affaires pour faire des profits, mais aussi pour défendre des idées et des valeurs propres à la droite fiscale. Elles se manifestent désormais clairement dans les chroniques qu'il publie et dans ce qu'on sait de la future chaîne Sun TV News.»

Toujours sur la scène politique, le conflit au Journal de Montréal s'est transporté dans les couloirs de l'Assemblée nationale puisque Quebecor poursuit le président de l'Assemblée nationale, Yvon Vallières. Le groupe conteste la décision de l'Assemblée de se conformer au refus de la Tribune de la presse d'accréditer deux journalistes de son bureau politique à Québec, ce, temps que le conflit de travail n'aura pas été réglé.

Outre Quebecor

Si le conglomérat de Pierre-Karl Péladeau est le seul à annoncer si clairement ses couleurs au plan politique, il n'est cependant pas le seul à jouer la carte de la convergence. Cette année, Bell a absorbé CTV, Shaw a acheté les actifs télévisuels de Canwest et Postmedia ceux des journaux. De plus, Cogeco vient tout juste de recevoir l'aval du CRTC pour acquérir Corus Quebec, soit presque un an après la fermeture à Montréal d'Info690 et de sa salle de nouvelles propriétés de Corus.

Pour Steve Faguy, il sera intéressant de surveiller les retombées de cette transaction, car Cogeco promet d'embaucher une trentaine de journalistes pour constituer une agence de nouvelles panquébécoise. «Ça va être intéressant de voir ce que Cogeco va faire d'ici deux ou trois ans, parce qu'ils se sont engagé au plan de l'information essentiellement pour s'assurer que le CRTC (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes) approuve la transaction, mais est ce que leur engagement va passer le test financier: vont-ils maintenir les salles de nouvelles malgré leur coûts?»

Autre aspect intéressant de cette transaction, Cogeco s'est positionné en faveur une réglementation plus sévère de l'industrie médiatique. Inquiet de la fusion des géants des télécommunications avec ceux du petit écran, le groupe déposera en mai des propositions au CRTC afin d'accroître ses pouvoirs d'intervention auprès des empires médiatiques comme Bell-CTV, Shaw-Canwest et Quebecor.

La convergence et ses effets sur l'information n'est néanmoins pas qu'une réalité des médias privées. Elle a aussi fait sa place dans les couloirs de Radio-Canada. Si le réseau public n'emploie pas le terme «convergence» pour lui préférer l'expression «intégration», il s'agit concrètement du même phénomène. Il se traduit par le regroupement au sein de la même salle de nouvelles des journalistes de la radio et de la télévision. Tous relèvent ainsi d'affectateurs communs et sont susceptibles de produire des contenus pour toutes les plateformes, y compris Internet.

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