Bien que majoritaires dans les écoles de journalisme, les femmes sont rares au sommet de la hiérarchie médiatique. Elles semblent engluées au «plancher collant», pour reprendre l'expression de l'ex-ministre Monique Jérôme-Forget. Pourquoi? Absence de réseautage et de mentorat sont souvent évoqués, mais il y a quelque chose de plus profond.

Bien que majoritaires dans les écoles de journalisme, les femmes sont rares au sommet de la hiérarchie médiatique. Elles semblent engluées au «plancher collant», pour reprendre l'expression de l'ex-ministre Monique Jérôme-Forget. Pourquoi? Absence de réseautage et de mentorat sont souvent évoqués, mais il y a quelque chose de plus profond.

«Les filles passent leur temps à douter, explique la rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau. On a des filles hyperfonceuses et compétentes dans nos salles de rédaction. Mais, quand tu leur proposes quelque chose, elles doutent, elles répondent: "je suis pas sûre, est-ce que c'est vraiment moi qu'il te faut?". C'est un phénomène qu'elle a observé tout au long de sa carrière et qui l'inquiète.

Alors qu'elle était recherchiste à la télévision, amener des femmes à l'écran était déjà un combat. «Même avec les femmes les plus féministes qui faisaient des envolées pour dire "c'est effrayant qu'à la télé il n'y ait pas de femmes ou si peu", quand on les appelait, elles ne voulaient pas y aller. Même des grandes spécialistes, elles te disent: "je ne suis pas sûre d'être la bonne personne", "je ne suis pas sûre d'avoir le temps de me préparer". Alors que les gars, dans la grande majorité des cas, tu n'as même pas fini d'expliquer le sujet du jour qu'ils savent qu'ils auront quelque chose à dire», raconte-t-elle. (Photo RabbleRadio)

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Josée Boileau n'est pas la seule à faire ce constat. En interviewant des femmes d'un bout à l'autre du pays au cours de ses recherches doctorales, la journaliste Vivian Smith du Boulevard Magazine en Colombie-Britannique a constaté que, dans bien des cas, les femmes estiment devoir leur réussite professionnelle davantage à la chance qu'à leurs compétences.

Elle a ainsi animé une table ronde sur la carrière de journaliste au féminin, dans le cadre du congrès annuel de l'Association canadienne des journalistes en avril. Table ronde qui s'est transformée en session de renforcement positif qu'on pourrait résumer au slogan: «Yes we can!». Autour de la table: l'animatrice du Canada AM à CTV Toronto, Marci Ien, la rédactrice en chef du Winnipeg Free Press, Margo Goodhand, la vice-présidente numérique du Pacific Newspaper Group, Patricia Graham, et la directrice de l'école de journalisme de King's College à Halifax, Kelly Toughill.

Pour surmonter l'insécurité, Josée Boileau estime qu'une des solutions réside dans la communication. «Il y a un travail de mise en confiance à faire. Pour moi ce n'est pas un problème. Je suis très fille dans ma façon de gérer. Mais les hommes n'ont pas toujours cette sensibilité.» Elle explique qu'en général, face à un «je suis pas capable», un patron va simplement dire «ok, on passe à un autre appel». Pour Kelly Toughill, il y a un fossé communicationnel entre hommes et femmes qui nuit au développement des carrières féminines. Ex-journaliste au Toronto Star, elle raconte avoir enfin eu le sentiment de se faire comprendre pleinement au travail quand elle est arrivée dans le milieu universitaire, un univers où elle est entourée de femmes.

Conciliation travail-famille

Autre barrière, les femmes considèrent encore devoir faire un choix entre leur carrière et leur vie de famille, selon les recherches de Vivian Smith. Margo Goodhand l'a constaté au Winnipeg Free Press. Sa salle de rédaction a en effet connu un mini baby-boom ses dernières années, mais il s'agit exclusivement d'un facteur mâle. Aucune journaliste du WFP n'a eu un enfant en dix ans. Pourtant, respectivement mère de trois et de quatre enfants, Margo Goodhand et Josée Boileau martèlent que le rôle de mère est parfaitement conciliable avec le rôle de travailleuse.

«Je maintiens qu'une femme a le droit de tout faire. Être mère de famille, travailler, avoir un poste de responsabilité, avoir une vie privée, un chum, des soupers de filles, c'est possible! Pourquoi les gars pourraient avoir tout ça sans se questionner et se sentir coupables et nous pas?», lance la rédactrice en chef du Devoir avec passion. Pour elle, comme pour Marci Ien qui est retournée à l'écran quatre mois après la naissance de son deuxième enfant, les femmes s'enferment dans une vision contraignante de la conciliation travail-famille.

Toujours selon Josée Boileau, «un an de congé de maternité ce n'est pas une victoire pour les femmes». «Je crains beaucoup le discours qui renvoie les mères à leur nature de mère, qui dit de rester avec son enfant jusqu'à un an, de l'allaiter jusqu'à trois ans, etc. Un enfant qui se fait garder à six mois ce n'est pas une tragédie nationale.» Elle souligne par ailleurs qu'il ne faut plus parler uniquement de mère au travail, mais de parents au travail, car les jeunes pères demandent eux aussi plus de flexibilité à leur employeur pour s'occuper de leurs enfants.

En surmontant ces barrières, les femmes pourraient changer le visage des médias. Elles ont en effet une plus grande propension à donner une voix aux exclus et à produire des reportages ayant une portée sociale, estime Vivian Smith. Plus fondamentalement, Marci Ien souligne que les médias ne seront pas de justes reflets de la société qu'ils couvrent tant qu'hommes et femmes ne seront pas à parité à tous les échelons des salles de rédaction: «Comment pouvons-nous raconter des histoires qui intéressent les Canadiens, tous les Canadiens dans leur diversité, si nos salles de nouvelles ne les représentent pas?»

 

Transparence totale: l'auteure de ces lignes est une des trois fondatrices de l'Association des femmes journalistes du Québec née il y a quelques jour. Pour en savoir plus sur l'AFJQ, lire l'article du Devoir.