Quand un journaliste apprend qu’un contrat a été mis sur sa tête, il a deux choix : se taire ou continuer. Daniel Renaud a choisi de continuer son travail d’enquête, au plus près des faits, dans un domaine où la vérité peut coûter cher.
« Il y a une prime de 100 000 $ sur ta tête. »
Quand Daniel Renaud a entendu ces mots, il s’est figé. Un vrai contrat, autorisé par un parrain de la mafia et quelqu’un prêt à l’exécuter.
Depuis plus de quinze ans, Renaud enquête sur le crime organisé. Il retrace les liens, les influences, les hiérarchies et les histoires qui permettent de comprendre comment fonctionne le milieu Québécois.
Ce qui le pousse à continuer, c’est la curiosité, le besoin de comprendre comment tout s’emboîte.
« Je cherche à décortiquer les structures du crime organisé », dit-il.
Mais parfois, creuser trop loin peut avoir un prix.
Un jour, la police l’appelle. Un informateur, devenu collaborateur de la justice, a révélé l’existence d’un contrat sur sa tête pendant qu’il témoignait au procès.
La menace n’était plus active au moment de l’appel, mais les autorités ont jugé important de l’en informer.
« Quand j’ai appris ça, j’ai pris quelques secondes de recul », raconte-t-il.
Mais même après avoir appris qu’il avait été lui-même visé, il a continué.
Pour Renaud, le journalisme n’est pas seulement un devoir de vérité. C’est aussi une forme de protection.
Dans un métier où les risques sont bien réels, la rigueur devient un outil de survie.
Et pour lui, c’est ce qui permet de continuer, malgré la pression.
Josiane N’tchoreret-Mbiamany : En tant qu’étudiante journaliste, je vois comment nous sommes à la fois fascinés et intimidés par l’idée d’enquêter sur le crime organisé. Qu’est-ce qui vous a incité à vous spécialiser dans ce sujet ?
Daniel Renaud : Quand je suis arrivé au Journal de Montréal en 2005, les patrons m’ont engagé pour, éventuellement, prendre la relève de Michel Auger. Michel, c’était une figure du journalisme policier au Québec, à La Presse puis au Journal de Montréal.
Lorsqu’il a pris sa retraite, autour de 2008‑2009, j’ai naturellement pris le relais. Peu après, il y a eu un lock‑out au Journal de Montréal et une partie de la salle de rédaction a lancé le site RueFrontenac.com.
C’est à ce moment-là que la guerre au sein de la mafia montréalaise a éclaté. En 2009‑2010, plusieurs membres du clan Rizzuto ont été visés par des attentats, dont Nick Rizzuto fils, assassiné en décembre 2009.
C’est vraiment à partir de là que j’ai commencé à me spécialiser dans la couverture du crime organisé.
Josiane : Quelles seraient les premières étapes pour un étudiant qui souhaite se lancer dans ce type de journalisme ?
Daniel : Il n’y a pas une seule manière de faire, mais plusieurs étapes qu’il faut souvent mener en parallèle.
D’abord, il faut être sur le terrain. Rien ne remplace le terrain. Aller à la rencontre des policiers, établir des premiers contacts dans les milieux policiers : c’est souvent par là que ça commence.
Il faut aussi passer beaucoup de temps au palais de justice. Suivre les procès, écouter les témoignages, consulter les documents déposés en cour. Au Québec, on peut se lever dans la salle d’audience, se présenter comme journaliste et demander une copie des pièces. Avec le temps, on se constitue une banque de documents incroyables.
C’est en lisant des centaines de pages qu’on commence à faire des liens, à mieux comprendre les individus, les dynamiques, les antécédents. Et quand un suspect est arrêté plus tard, on sait déjà qui il est.
Josiane : Les sources dans ce milieu ont souvent leurs propres intérêts. Comment avez-vous vérifié ou démenti ce qu’il vous a dit ?
Daniel : J’essaie toujours d’avoir deux, trois, quatre, parfois cinq sources différentes. Quand c’est une source officielle, comme un relationniste de la police, ça peut être suffisant. Mais même là, il faut rester prudent. La police a parfois un agenda. Elle peut utiliser les médias pour faire avancer ses enquêtes. Et parfois, elle va volontairement fausser l’information pour provoquer une réaction dans le milieu criminel.
C’est là que le fait d’avoir des sources de l’autre côté, dans le milieu criminel, devient essentiel. Quand les infos se recoupent, c’est là que tu sais que c’est solide. Mais si une information ne peut pas être confirmée par au moins deux ou trois autres sources, je ne l’écris pas.
Josiane : On ne peut pas parler des sources sans parler de leur protection. Surtout à l’ère d’internet où l’accès à l’information est immense et on est tous interconnectés. Alors je suis curieux de savoir comment vous faites pour protéger vos sources.
Daniel Renaud : Aujourd’hui, les télécommunications sont centrales. Beaucoup d’informations passent par texto. Donc, j’utilise plusieurs téléphones, parfois jetables, et différentes applications de messagerie cryptée. J’ai aussi plusieurs adresses courriel bidon. Il faut constamment varier ses moyens de communication pour brouiller les pistes.
Des fois, je vais attendre plusieurs jours avant de publier une information, juste pour protéger la source. Plus tu laisses le temps passer, plus il est difficile pour les gens de retracer qui a parlé.
Je collecte aussi beaucoup d’informations en périphérie. Les corps policiers collaborent entre eux, donc parfois tu peux valider une info avec une autre unité ou un autre service.
« Je préfère me faire scooper plutôt que de mettre une source en danger. »
— Daniel Renaud
Josiane : Quel conseil donneriez-vous à un jeune journaliste qui veut se lancer dans ce type de journalisme ?
Daniel Renaud : D’abord, il faut commencer par couvrir des nouvelles policières générales et s’en tenir toujours aux faits. Pas d’interprétations, pas de raccourcis : juste du factuel.
Ensuite, il faut aller sur le terrain. Être présent dans les palais de justice, assister aux audiences, parler aux policiers, leur poser des questions, leur laisser sa carte professionnelle. C’est comme ça qu’on bâtit un carnet de contacts — un outil essentiel dans ce métier.
Ces relations évoluent avec le temps. Un patrouilleur peut devenir enquêteur, inspecteur, puis occuper des postes stratégiques dans la fonction publique. Et ce réseau finit par s’étendre bien au-delà du milieu policier.
Dans le milieu criminel, c’est la rigueur et la crédibilité qui ouvrent les portes. Si on reste fidèle aux faits et qu’on fait preuve de patience, les contacts finissent par venir.
Avec la collaboration de Chris Arsenault et Josette Lafleur. Cet entretien a été raccourci et clarifié. Ce projet bénéficie du soutien de la bourse Michener-O’Hagan pour la formation en journalisme.
