L’ex-directeur de l’information de Radio-Canada, Alain Saulnier, a inauguré ce matin le trimestre d’automne du DESS en journalisme de l’Université de Montréal, sur le campus de Laval. Devant une quarantaine d’étudiants, à très grande majorité féminine, il a parlé information et désinformation à l’heure des grands bouleversements que connait le métier, et remis entre les main de ces futurs journalistes le destin de la profession.

L’ex-directeur de l’information de Radio-Canada, Alain Saulnier, a inauguré ce matin le trimestre d’automne du DESS en journalisme de l’Université de Montréal, sur le campus de Laval. Devant une quarantaine d’étudiants, à très grande majorité féminine, il a parlé information et désinformation à l’heure des grands bouleversements que connait le métier, et remis entre les main de ces futurs journalistes le destin de la profession.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Information et désinformation, le combat extrême du 21ème siècle. Le titre de la conférence produite par Alain Saulnier résume bien son propos à savoir que les nouvelles plateformes et les réseaux sociaux sont une chance pour tout aspirant journaliste… à condition de bien les utiliser, de ne pas agir dans la précipitation et d’y aller avec autant de professionnalisme et de déontologie qu’il le ferait dans un média traditionnel.

Qu’il est loin le temps où le jeune Saulnier, tout juste sorti de ses années de militantisme d’extrême gauche, arrivait comme recherchiste à Radio-Canada.

«À l’époque, au milieu des années 80, raconte-t-il, pour constituer un dossier de recherche, il fallait fouiller dans les coupures de presse. Avec un peu de chance, il y avait des choses sur le sujet, bien classées au centre de documentation, mais c’était loin d’être toujours le cas. Aujourd’hui, je ne peux pas croire qu’un recherchiste ne parvienne pas à trouver la moindre documentation, le moindre article ou la moindre entrevue audiovisuelle sur le sujet qu’il a à creuser. Internet est une bibliothèque universelle: on y trouve des dossiers, des banques de données, des archives, des textes, de l’audio, de la vidéo, des rapports financiers, des relevés de transactions financières, des photos, des thèses de maîtrise et de doctorat, des revues scientifiques, des informations personnelles sur des milliers d’individus, etc.»

Honnêteté et transparence

On y trouve tout, mais aussi n’importe quoi, prévient-il. Tout le monde et n’importe qui est capable de s’y exprimer, journalistes plus ou moins au fait des règles déontologiques, donneurs d’opinions pas toujours basées sur des faits vérifiés, simples citoyens. Internet, c’est donc aussi le paradis de la rumeur, du canular et des délires paranoïaques.

«Avec l’attentat du marathon de Boston le 15 avril dernier, on a une belle démonstration de ce que vous ne devriez jamais faire, souligne Alain Saulnier. Très vite, différentes rumeurs concernant les poseurs de bombe potentiels, photos à l’appui, circulent sur les réseaux sociaux. Les utilisateurs de Twitter se mettent à analyser les sacs à dos. Mais là, on parle de citoyens. Le problème, c’est que certains ont repris ces informations. Les noms ont tourné en boucle sur les chaines en continu et ont été imprimés en unes de certains journaux. C’est la version numérique de la chasse aux sorcières, le côté sombre du journalisme.»

Celui qui a été aussi président de la Fédération des journalistes professionnels (FPJQ) dans les années 90, se targue d’avoir été à l’initiative du premier code déontologique dans la profession. Il reste aujourd’hui persuadé que l’honnêteté et la transparence restent des valeurs fondamentales pour qui tend à faire du bon journalisme.

«L’objectivité, la neutralité, dans une certaine mesure aussi… mais je me méfie des jeunes journalistes qui mettent cela de l’avant. Tout le monde a une opinion et c’est même important d’avoir son point de vue sur tel ou tel sujet. Du moment qu’on est capable de distance critique avec ce point de vue et ses valeurs, d’accepter qu’il y en ait d’autres, de savoir les présenter tous et toutes. Il ne faut jamais oublier que le journaliste est au service du public et de la vérité.»

Avant tout, journaliste

[node:ad]

Or au Québec, selon lui, et cela depuis le grand mouvement de convergence, les journalistes et encore plus les chroniqueurs et donneurs d’opinions ont tendance à se ranger plutôt derrière les intérêts de leur patron, quel qu’il soit.

«Les journalistes québécois s’identifient aujourd’hui par rapport au groupe auquel ils appartiennent et non plus avant tout comme membre de la profession, regrette-t-il. Je trouve que c’est une dérive très dommageable.»

Alors oui, il en est certain, la société aura toujours besoin de journalistes. De bons journalistes capables d’apporter de la valeur ajoutée à l’information brute. Capable de la vérifier également. C’est ce qu’on appelle le journalisme augmenté. Oui aussi, les médias désespèrent de trouver de nouveaux modèles d’affaires et il faudra encore attendre quelques mois pour savoir si le pari de Gesca avec La Presse +  est réussi, et s’il est donc possible pour un média traditionnel de rêver à un avenir radieux sur la toile.

«Car les plus récentes études font toutes le même constat, les plus jeunes et les plus scolarisés se tournent de plus en plus nombreux vers internet pour s’informer. La grand messe du téléjournal est en train de s’éteindre. Ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas les articles et les reportages écrits et réalisés par des journalistes œuvrant pour des médias traditionnels qui soient lus ou vus sur internet. Mais chacun s’informe quand il en a envie, sur la plateforme qu’il a sous la main à ce moment-là.»

De l’espoir?

D’où aussi une tendance à une uniformisation du métier, estime Alain Saulnier.

«Avant l’arrivée du numérique, Radio-Canada ne faisait pas de texte écrit, argumente-t-il. La Presse et le Journal de Montréal ne faisaient pas de vidéo, pas d’audio. Désormais, nous faisons tous, tout, même si nous trainons avec nous notre bagage patrimonial.»

Aujourd’hui, tout est possible et tout repose sur les futurs journalistes. À l’occasion de cette conférence de rentrée, Alain Saulnier a remis entre les mains des étudiants en DESS de l’Université de Montréal venus l’écouter, les clés de la profession. À eux de faire en sorte que le métier garde toute sa pertinence et que le public continue à faire confiance à ses artisans.

«La lutte entre l’information et la désinformation a toujours existé mais jamais à une telle puissance, conclut-il. Il y a toujours eu le commérage sur le perron de l’église, mais aujourd’hui tout le monde peut écrire n’importe quoi et le publier. À l’heure où l’opinion est reine, est-il possible de donner l’heure juste sur la planète? C’est complexe parce que la société du 21ème siècle, c’est complexe, parce que vivre en démocratie, c’est complexe. Mais nous avons tendance à regarder ce qui ne fonctionne plus, les salles de nouvelles qui coupent ou qui ferment, etc. Il y a pourtant de l’espoir.»

Et de citer Edwy Plenel, longtemps rédacteur en chef du journal le Monde, parti pour créer un pure player du nom de Médiapart, réputé pour avoir fait tomber un ministre français après avoir révélé qu’il cachait de l’argent au fisc sur des comptes en Suisse:

«L’irruption des blogues et des opinions de toutes sortes sur internet, nous rappelle que l’opinion n’est pas notre privilège, que notre métier c’est d’abord l’enquête, le reportage et la mise en perspective. L’internet est un bouillonnement démocratique, qui loin de dissoudre le journalisme, nous rappelle à ce que nous devons faire.»