Rares sont les journalistes à accepter de commenter les agissements d’Hydro-Québec révélés par Projet J la semaine dernière. Ou alors, sous couvert d’anonymat. Un constat qui en dit long sur les rapports complexes qu’entretiennent les artisans de l’information avec les relationnistes de la société d’État.

Rares sont les journalistes à accepter de commenter les agissements d’Hydro-Québec révélés par Projet J la semaine dernière. Ou alors, sous couvert d’anonymat. Un constat qui en dit long sur les rapports complexes qu’entretiennent les artisans de l’information avec les relationnistes de la société d’État.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Le 12 juin dernier, Christian Latreille, journaliste à Radio-Canada, diffuse un reportage sur la saga Saint-Adolphe d’Howard. Hydro-Québec y est clairement accusée de mentir à la population afin notamment, de ne pas avoir à soumettre son projet de tracé de lignes à haute tension au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Le journaliste souhaite alors donner un droit de réplique à la société d’État.

«Hydro-Québec a de la misère à communiquer un message clair, estime-t-il. C’est compliqué d’avoir des documents. C’est une grande société, alors ils sont souvent sur la défensive. Il y a une ligne à suivre et ils la suivent. Dans le reportage en question, poursuit-il, je donne leur point de vue dans ma conclusion parce qu’ils me l’ont fourni en toute fin de journée. Je n’ai pas eu le temps de faire autrement. Depuis la veille, j’essayais de les joindre et ils ne retournaient pas mes appels.»

«Même si la situation tend à s’améliorer, c’est toujours compliqué avec Hydro-Québec, confirme un autre journaliste d’enquête, sous couvert d’anonymat. Les demandes d’accès à l’information sont longues et arrivent toujours de manière très partielles. Ils nous disent que notre demande est incomplète et qu’il faudra donc en faire une autre. Quand c’est du domaine financier, ils prétextent qu’ils ne peuvent pas révéler ce genre de choses parce que ça porterait préjudice à la personne avec laquelle ils font affaire. Il y a toujours une bonne raison pour refuser ou faire attendre.»

Mensonges

Lui, va même jusqu’à accuser les relationnistes d’Hydro-Québec de lui avoir déjà menti par omission.

«Maintenant, ce que je fais, c’est que je les appelle au dernier moment parce que je sais qu’ils vont me dire, soit qu’ils ne commentent pas, soit des banalités, avoue-t-il. Je passe un coup de fil à la fin, juste pour dire que j’ai appelé. Parce que ça ne fait jamais avancer le dossier.»

Il ironise cependant sur une certaine pro-activité de l’entreprise lorsqu’elle est sur un bon coup. Notamment l’an dernier, lorsqu’elle a aidé les gens lors du passage de l’ouragan Sandy, sur la côte est.

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Une opacité qui ne date pas d’hier. Christian Latreille se rappelle avoir fait un  reportage en 2005 sur la sécurité des barrages.

«On s’était rendu jusqu’à la Baie James, raconte-t-il. Hydro-Québec a alors émis une injonction contre nous devant les tribunaux pour nous empêcher de diffuser. Ils ont perdu. Le juge a déterminé, non seulement, que c’était d’intérêt public, mais en plus que ça devait être vu par le plus grand nombre de gens possible. Il faut dire qu’on avait réussi à rentrer dans les plus grands barrages du Québec. Ils n’étaient absolument pas gardés. C’était quelques années après le 11 septembre et ça avait mis le gouvernement dans l’embarras. Ce sont des installations névralgiques, d’autant que ces lignes alimentent des gros contrats d’électricité avec les États-Unis. Ça s’est même rendu jusqu’au département d’État à Washington.»

Un gouvernement encore dans l’embarras cet automne, alors que la ministre des ressources naturelles et responsable d’Hydro-Québec, Martine Ouellet, a dû avouer n’avoir pas été informée de la véritablement raison de la panne majeure d’électricité du 3 juillet dernier.

L’énergie, c’est le pouvoir

Alors que le PDG de la société d’État, Thierry Vandal, avait affirmé au lendemain de la panne que la cause se trouvait dans les feux de forêt intenses auxquels le Québec était en proie à cette période, Michel Morin, du bureau d’enquête de Québecor Média, a mis la main sur un document officiel destiné aux Américains et révélant le dysfonctionnement d’un disjoncteur et de son système de relève.

«Quand on pense que la ministre n’était même pas au courant… commente le journaliste anonyme… alors, imaginez un simple journaliste. Hydo-Québec, c’est l’État dans l’État, poursuit-il. L’énergie, c’est un sujet sensible, c’est le pouvoir. Dès qu’on y touche, c’est extrêmement compliqué d’avoir de l’information. C’est la même chose avec les entreprises privées. Sauf qu’elles, elles ont des règles très strictes en matière de communications, parce qu’elles sont cotées sur les marchés financiers. Là, on parle d’une société d’État.»

De son côté, Brian Myles, président sortant de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) à répondu à Projet J, ne pas avoir de commentaires à faire sur ces accusations de tentative de bâillonnement portées à l’encontre d’Hydro-Québec.

La FPJQ a pourtant attribué en 2009 à la société d’État, son premier prix de la Noirceur, remis à l’organisme public qui manifeste le moins de transparence et pose le plus d’obstacles à la diffusion de l’information.