QUÉBEC – Alors que l’Agence Science-Presse fête cette année ses trente-cinq ans, le congrès de la FPJQ a organisé un  atelier sur les relations qu’entretiennent journalistes et scientifiques. Des rapports devenus très tendus ces dernières années, depuis que le gouvernement fédéral impose le bâillon aux chercheurs travaillant pour ses services.

QUÉBEC – Alors que l’Agence Science-Presse fête cette année ses trente-cinq ans, le congrès de la FPJQ a organisé un  atelier sur les relations qu’entretiennent journalistes et scientifiques. Des rapports devenus très tendus ces dernières années, depuis que le gouvernement fédéral impose le bâillon aux chercheurs travaillant pour ses services.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Les journalistes ont commencé à en parler en 2007. D’abord en se questionnant. Est-ce que réellement, les rapports cordiaux qu’ils entretenaient avec les scientifiques travaillant dans les laboratoires fédéraux étaient de plus en plus froids? Chacun s’est d’abord posé la question dans son coin. Puis les langues se sont déliées lorsque systématiquement, alors que jusque-là il suffisait d’appeler sur un cellulaire pour avoir une entrevue, les chercheurs ont demandé aux reporters de passer par le service des communications.

Puis lorsque systématiquement encore, leurs demandes se sont vu essuyer un refus, les relations publiques répondant aux questions via courriel, précisant que le journaliste pouvait tout à fait mettre ces réponses dans la bouche du chercheur.

Ce témoignage de Binh An Vu Van, présidente de l’Association des Communicateurs scientifiques (ACS) et journaliste au Code Chastenay, à l’antenne de Télé-Québec, semble partager par l’assistance, amplement composée de journalistes scientifiques, frustrés et visiblement satisfaits de pouvoir partager leur désarroi.

90% des scientifiques se sentent bâillonnés

Du côté des scientifiques, on s’est d’abord tu.

«Parce que c’est dans notre ADN de chercheur de ne pas aller sur la place publique pour dénoncer un simple sentiment, que nous n’aurions pas documenté scientifiquement», explique Catherine Lord, chercheure à l’Université de Montréal et membre du mouvement Stand Up for Science.

Dans la foulée, la jeune femme remercie les médias, grâce auxquels les scientifiques se sont réveillés.

Fin octobre, les résultats d’un sondage en ligne, réalisé du 5 au 19 juin 2013 par la firme Environics Research Group auprès de 4069 répondants, scientifiques, chercheurs et ingénieurs travaillant dans plus de quarante ministères et organismes fédéraux, est rendu public par Ottawa.

Ainsi, 90% des scientifiques travaillant pour le gouvernement canadien avouent ne pas pouvoir parler aux journalistes librement et avoir peur des représailles. Pire, ils affirment pouvoir donner des exemples d’ingérence politique au cours des cinq dernières années compromettant la santé et la sécurité des citoyens ou la pérennité de l’environnement. Un sur quatre prétend également qu’on lui a demandé directement «d’omettre de l’information ou de la modifier pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science».

Le déni n’est plus une option et les scientifiques commencent à se mobiliser pour que les choses changent. À leur manière, sans faire (trop) de vagues.

0,25% de l’espace médiatique

Du côté des journalistes, on s’organise. Binh An Vu Van raconte notamment que pour parvenir à faire son travail, elle contourne le problème en tentant de rejoindre les co-auteurs des études et des recherches menées par les scientifiques dépendants d’Ottawa.

«Ça le surprend toujours le scientifique aux États-Unis ou en Allemagne que je l’appelle, mais lorsque j’explique la situation, ils sont toujours très ouverts à me répondre, explique-t-elle. Mais ce n’est pas toujours possible et ce bâillonnement nous pose de gros problèmes au quotidien. Avant, on pouvait essayer de parler à nos scientifiques dans les conventions, les colloques, mais c’est de plus en plus difficile de les atteindre. Ils sont de mieux en mieux dressés à ne pas nous parler.»

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Une situation d’autant plus critiquable que la science touche à tout et a des impacts tant sociaux, que politiques ou économiques, estime pour sa part Pascal Lapointe, journaliste scientifique à l’Agence Science-Presse.

«La science, c’est pas juste des chercheurs qui mélangent deux éprouvettes, illustre-t-il. Mais ce bâillonnement passe complètement inaperçu parce que les sujets scientifiques occupent bien peu de place au Québec. La science, c’est seulement 0,25% de l’espace médiatique… loin derrière l’information internationale avec 0,4%. On ne parle que des grands coups, pas de tout ce qui mène au résultat. La couverture de la science aujourd’hui, ce serait comme annoncer qu’on a une charte sans en avoir jamais entendu parler auparavant.»

Accès libre sur internet

Mais selon M. Lapointe, il y a une manière de contourner la chape de plomb mise sur les scientifiques, puisque les recherches financées par l’argent public sont en accès libre sur internet.

«Il y en a en tout cas de plus en plus, nuance-t-il. On en parle beaucoup aux États-Unis notamment. Mais ça prend du temps, parce qu’il faut bien s’imaginer que les éditeurs ne sont pas d’accord. Ils font de la résistance parce qu’il y a des gros sous. Le plus gros éditeur au monde, Elsevier, a déclaré des profits de 1 milliard de dollars en 2012. En progression de 25%. Mais de fait, l’information scientifique se trouve de plus en plus en accès libre en ligne et c’est un mouvement dont on ne voit pas comment il pourrait s’arrêter.»

Pascal Lapointe considère que les journalistes ne se servent pas encore assez de cet outil mais parie sur le fait que la nouvelle génération, plus branchée, ira de plus en plus sur ce terrain. Il y voit une manière de contourner le bâillonnement car de plus en plus de scientifiques ouvrent leurs articles aux commentaires.

«C’est une nouvelle manière de converser avec les chercheurs qui s’ouvre à nous», assure-t-il.

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