On ne plaisante pas avec les textes sous embargo à l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS). QMI et le Devoir viennent de l’apprendre à leurs dépens.

 

On ne plaisante pas avec les textes sous embargo à l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS). QMI et le Devoir viennent de l’apprendre à leurs dépens.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

« On le savait!, corrige Amélie Daoust-Boisvert, journaliste au Devoir, spécialiste des questions de santé. L’institut ne fait pas dans le détail. Si tu brises un de leurs embargos, ils suspendent automatiquement ta rédaction, même lorsque c’est fait de bonne foi! »

Le 31 janvier dernier, Amélie Daoust-Boisvert signe un papier intitulé « Inégalités du cœur » relatant une étude de l’ICIS concluant que les autochtones ont plus de risques de faire une crise cardiaque et de la faire plus jeune que le reste des Canadiens. L’article est dans l’édition papier du matin… alors que l’embargo n’était levé qu’à 15h! « C’est une erreur de ma part, admet la journaliste. Je suis abonnée à leurs embargos, je reçois donc leurs informations deux ou trois jours avant la date autorisée de publication. J’étais dans le jus, je n’ai pas fait attention à l’heure. J’ai brisé l’embargo en toute bonne foi.»

Dans la foulée, elle reçoit un courriel du relationniste, qui l’informe que cette erreur ne pourra pas rester impunie. La sanction tombe : son compte et celui de la rédaction sont suspendus pour trois mois. Quelques semaines plus tôt, l’agence QMI recevait elle aussi une sentence: six mois cette fois, pour un cas de récidive.

« En fait, ça ne m’handicape pas vraiment, nuance Amélie Daoust-Boisvert. Je ne fais pas du journalisme de communiqué. Je ne reste pas à mon bureau en attendant que les informations me tombent dessus. C’est plus pour l’Institut que c’est dommageable. Si j’ai l’information seulement au moment où elle peut sortir, je ne vais pas avoir le temps de la creuser pour le lendemain et ensuite, ce sera trop tard. Alors que si je l’ai quelques jours avant, ça me laisse le loisir de travailler le sujet et de sortir un article. »

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Car voilà toute l’utilité des embargos de publication: laisser le temps aux rédactions de fouiller le sujet, d’interroger des experts, sans précipitation, sans avoir peur de laisser filer un scoop puisque personne ne peut sortir la nouvelle avant la date butoir.

«Dans ce cas, les embargos sont tout à fait acceptables, concède Guy Amyot, Secrétaire général du Conseil de presse du Québec (CPQ). Si et seulement si, la seule limite stipulée est le moment de diffusion. Hors de cette limite, toutes les dérives sont possibles. Potentiellement, les embargos peuvent avoir des effets secondaires malsains et indésirables. Si l’avantage est conditionné au contenu de couverture, au fait que le journaliste délivre un reportage positif. C’est alors une tentative de manipulation de l’information et c’est condamnable. Il arrive aussi parfois que les embargos soient assujettis au fait que les journalistes ne fassent pas d’entrevue sur le sujet, qu’ils n’aillent pas chercher d’opinion externe, qu’ils s’en tiennent au communiqué… on l’empêche alors de faire son travail et personne ne devrait accepter cela.»

C’est ce type d’embargo qui avait été mis en place en septembre dernier, lors de la publication de l’étude du biologiste Gilles-Éric Séralini, sur les effets des OGM sur les rats. Les conclusions étaient tellement choc que nombre de journalistes appartenant à des rédactions de renom, ont accepté l’inacceptable. «Résultat : le premier jour, les papiers étaient dithyrambiques, se souvient Amélie Daoust-Boisvert. Nous avons alors pu consulter nos experts maison et le lendemain, tout le monde lui tombait dessus, reniant son article de la veille! C’était la première fois que je voyais ce genre d’embargos.»

Si tout le monde ou presque s’accorde pour dire que les embargos sont utiles et justifiés dans certains cas, comme lors des dépôts de budget par exemple, parce qu’ils donnent le temps aux journalistes de prendre connaissance des documents et de se les faire expliquer et commenter par des experts indépendants, ils sont également nombreux à penser qu’il y a parfois matière à exagérer. « Il y en a tellement que c’est mêlant, assure Amélie Daoust-Boisvert. Avec des heures différentes de levée. Ça devient vraiment compliqué à gérer.»

Une opinion partagée par sa rédactrice en chef, Josée Boileau, qui a vivement réagi sur Twitter: "Embargos = plaie du métier dont on abuse au nom d'une pseudo-égalité entre les médias. Plutôt contrôle de l'info. Allez, en pénitence!"

«Quoi qu’il en soit, pour que l’embargo soit valable, il faut qu’il y ait une entente explicite écrite, ou au moins verbale, souligne Guy Amyot, éliminant de ce fait tous les communiqués publiés sur CNW ou autre, portant le sceau de l’embargo sans que personne n’y ait préalablement consenti. Ceux-là vont très vite s’apercevoir qu’ils ont tout intérêt à négocier avec les rédactions. Car voilà une autre règle fondamentale : aussitôt qu’un embargo, consenti ou non, est brisé, il doit instantanément être levé pour tout le monde. » Et c’est d’ailleurs ce qu’avait fait l’ICIS le 31 janvier dernier.