par Philippe Lapointe

Francine Pelletier possède une feuille de route remarquable comme journaliste, chroniqueure et réalisatrice, autant en français qu’en anglais. Co-fondatrice du magazine La Vie en rose, bien connue pour son féminisme engagé, elle a écrit pour La Presse, The Gazette, L’actualité, Châtelaine, Macleans, et réalisé plusieurs documentaires. Native d’Ottawa, elle connaît bien le Canada anglais pour avoir vécu plusieurs années à Toronto, où elle a notamment travaillé comme journaliste au National de CBC ainsi que comme journaliste et co-animatrice à la prestigieuse émission d’enquête, The Fifth Estate.

Francine Pelletier enseigne à l’Université Concordia depuis 2015, où elle a été nommée journaliste en résidence (option documentaire), en septembre 2020.

Depuis presque dix ans, Francine Pelletier publiait une chronique hebdomadaire dans Le Devoir, collaboration à laquelle le journal a mis un terme le 2 février 2022. Cette décision faisait suite à sa chronique du 26 janvier sur la crise sanitaire, chronique qui a même amené la rédactrice en chef du Devoir à faire une mise au point le lendemain. La décision du quotidien a été déplorée par de nombreux lecteurs et donné lieu à une lettre ouverte d’intellectuels et d’artistes inquiets et déçus de son départ dans les pages du journal.

Voici notre entrevue avec elle.

Philippe Lapointe

Que s’est-il passé?

Francine Pelletier

Ma chronique du 26 janvier reprenait les grandes lignes d’un essai du neuropsychiatre Norman Doidge publié dans le Globe and Mail du 22 janvier (Vaccines are a tool, not a silver bullet).  Doidge s’en prenait à l’obsession vaccinale qui a parfois empêché le débat sur la crise sanitaire de se dérouler en toute transparence. J’avais moi-même abordé dans d’autres chroniques beaucoup d’aspects discutés dans ce texte, : la démonisation des non vaccinés, le peu de place accordé, à venir jusqu’à récemment, aux traitements (non vaccinaux) contre la COVID, l’absence de critiques vis-à-vis des grandes compagnies pharmaceutiques, (Pfizer, Moderna et cie).

Cela fait maintenant deux ans que nous vivons dans un état de crise larvée. Les gens sont anxieux, les gouvernements aussi. Et les médias n’échappent pas à cette trépidation. Dans ma chronique, j’ai sans doute commis l’erreur de ne pas suffisamment souligner l’importance des vaccins qui demeurent, malgré les critiques qu’on puisse faire de la gestion pandémique, un outil indispensable, c’est clair. En temps normaux, une telle omission n’aurait pas été aussi impardonnable. Pour le reste, Le Devoir a rectifié beaucoup de choses qui n’ont curieusement pas été contestées par le Globe and Mail. Le fait est qu’on peut tout à fait pencher dans le sens avancé par Le Devoir, tout comme on peut pencher du côté du Dr. Doidge sans qu’il y ait une seule bonne réponse. En ce qui concerne le coronavirus, la science évolue toujours. On est loin de posséder des vérités incontestables sur plusieurs des aspects de la maladie. De là, il me semble, la nécessité de débattre.

Philippe Lapointe

Comme journalistes, quelles leçons pouvons-nous tirer de la couverture de la pandémie?

Francine Pelletier

Quand le Québec s’est mis en mode d’état d’urgence, à la mi-mars 2020, les journalistes – comme l’ensemble de la population – écoutaient les conférences de presse du premier ministre et du docteur Arruda religieusement, sans poser de questions trop pointues. Nous étions « en guerre » et nous sentions tous un certain devoir de suivre les consignes du gouvernement en se serrant les coudes. Il a fallu les révélations de Aaron Derfel dans le Montreal Gazette concernant l’hécatombe au CHSLD Herron, dans l’ouest de Montréal, pour qu’on ose lever la voix vis-à-vis la façon de gérer la pandémie.

Le premier ministre Legault n’a pas d’ailleurs caché son irritation face au travail du journaliste de la Gazette, le bloquant sur Twitter et l’accusant de chercher à discréditer le gouvernement, comme s’il s’agissait, de la part d’un anglophone, d’un manque de solidarité, de critiques déloyales.

Philippe Lapointe

Les journalistes ont changé d’attitude à ce moment-là?

Francine Pelletier

Oui, en partie. Depuis, on s’interroge davantage sur les décisions prises par les autorités. Reste que, encore aujourd’hui, on a parfois l’impression que c’est non seulement déloyal de poser certaines questions, mais que s’interroger sur l’application de mesures sanitaires, par exemple, c’est de faire son lit avec les complotistes et l’extrême-droite. C’est perdre instantanément toute crédibilité – ce que les médias craignent comme la peste. Vu la révolte citoyenne qui se déroule actuellement, le débat devra obligatoirement s’élargir. Mais il s’est déroulé de façon assez ténue à venir jusqu’à maintenant.

Philippe Lapointe

Quels sont tes autres projets?

Francine Pelletier

Je termine un film documentaire sur le nationalisme, dont le titre de travail est La bataille pour l’âme du Québec, qui doit être diffusé à Radio-Canada d’ici quelques mois. Le film examine la transformation du nationalisme, depuis la Révolution tranquille et la montée du mouvement indépendantiste. Comment nous sommes passés d’un nationalisme généreux, ouvert sur le monde, à un nationalisme de plus en plus centré sur la majorité francophone et, depuis la crise des accommodements raisonnables en 2006, sur la laïcité. Un repli sur soi qui n’est pas unique au Québec, bien sûr, mais qui a une résonance toute particulière ici.

Philippe Lapointe

À l’Université Concordia, tu continues à enseigner en plus de travailler à l’IIJ (Institute for Investigative Journalism).

Francine Pelletier

J’ai eu la chance de faire du journalisme d’enquête à l’émission The Fifth Estate, alors l’IIJ est en quelque sorte une suite logique. L’Institut travaille en collaboration avec des écoles de journalisme de partout au pays ainsi qu’avec des médias établis. Il s’agit d’une collaboration à grande échelle inusitée, entre universités et grands médias, qui donne des résultats impressionnants, comme par exemple dans le scandale de l’eau contaminée, qui a valu le grand prix Judith Jasmin au Devoir en 2019.

On a l’habitude de considérer les universités comme des tours d’ivoire mais l’IIJ est précisément l’exemple contraire. Concordia est d’ailleurs reconnue pour sa capacité de créer des liens avec les milieux environnants. Et puis, je découvre un endroit où c’est encore permis de vieillir. Quel cadeau! Pour une femme, notamment. Les médias, qui sentent le besoin de toujours se renouveler, ont tendance, disons, à moins valoriser les longues feuilles de route.