Il n’y a pas que les chefs de partis qui prennent la route lorsque vient le temps de battre campagne, les journalistes aussi. Les caravanes qui sillonnent le Québec de villes en villes sont en effet composées de trois autobus, celui du chef et de ses collaborateurs, aux couleurs de la formation politique, celui des médias télévisuels et celui des journalistes de presse écrite et de radio. ProjetJ a sondé l’atmosphère avec trois reporters habitués des caravanes électorales.

Il n’y a pas que les chefs de partis qui prennent la route lorsque vient le temps de battre campagne, les journalistes aussi. Les caravanes qui sillonnent le Québec de villes en villes sont en effet composées de trois autobus, celui du chef et de ses collaborateurs, aux couleurs de la formation politique, celui des médias télévisuels et celui des journalistes de presse écrite et de radio. ProjetJ a sondé l’atmosphère avec trois reporters habitués des caravanes électorales.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Exigeant et plaisant, résume Philippe Bonneville, journaliste à Cogeco Nouvelles basé d’ordinaire à Montréal et que ProjetJ a contacté dimanche soir alors qu’il venait d’arriver à Québec pour reprendre la route le lendemain avec la caravane du chef libéral, Philippe Couillard.

«C’est ma deuxième caravane après celle d’aout 2012, raconte-t-il, et les conditions sont bien différentes: à l’époque, nous étions en pleine canicule… mais en tant que journaliste, c’est une expérience exceptionnelle, une couverture, une implication hors du commun. Ça ne revient pas souvent dans une carrière… même si cette fois il n’y a que dix-huit mois entre les deux campagnes. Habituellement, c’est plutôt tous les quatre ans environ. C’est un privilège de pouvoir avoir ces affectations et il y a peu de journalistes qui ont la chance de vivre ça.»

Philippe Bonneville n’a donc pas hésité à repiquer même s’il avoue que le rythme n’est pas de tout repos. Sa journée commence très tôt avec ses premières interventions à l’antenne du 98.5FM avant même le départ de la caravane entre 7 heures et 7h30. Quant au retour à l’hôtel, il est bien rare qu’il est lieu avant 23 heures.

«Chaque jour, il y a souvent une annonce du chef le matin, une visite d’usine ou autre l’après-midi et un rassemblement militant en soirée, explique-t-il. Mes interventions sur chacune des stations de Cogeco sont généralement programmées à l’avance mais on doit être flexible. On s’adapte à l’emploi du temps du chef.»

Pas de grands scoops

L’itinéraire de la caravane n’est souvent connu que la veille en fin d’après-midi. La couverture se construit donc au jour le jour.

«C’est ce que j’aime d’une campagne, avoue Paul Journet, journaliste à La Presse, et qui embarque dans la caravane pour la troisième fois. Le matin, tu te réveilles et tu ne sais pas sur quoi tu vas écrire. Tu as une idée des annonces qui vont être faites, mais c’est tout. Et puis, c’est toujours intéressant de découvrir le Québec. On s’arrête à des endroits où on ne serait jamais allé faire du tourisme, des villes industrielles par exemple. Quand on revient au bureau, on a une connaissance bien plus profonde de la province. C’est un bagage inestimable.»

Faire partie d’une caravane serait selon lui, la seule façon de comprendre comment les partis tentent de coordonner leur message, comment se construit l’information politique durant une campagne.

«Mais c’est certain que c’est rare de sortir des grands scoops lorsqu’on est dedans, complète Michel Corbeil, journaliste au Soleil, qui en est à sa cinquième caravane et qui n’échangerait sa place pour rien au monde. On essaye de développer des angles originaux, de voir ce qui pourrait être intéressant pour notre lectorat en particulier, de mon point de vue, les habitants de Québec par exemple.»

«Et puis, on ne fait pas non plus que relater ce que disent les chefs, ajoute-t-il. D’abord, il arrive que l’on puisse influer sur l’agenda. Ce matin [mardi, ndlr], Yves Desgagnés a dû faire une conférence de presse parce que nous avons mis la pression pour qu’il s’explique sur son documentaire sur Pauline Marois, proposé gratuitement aux abonnés de Vidéotron en pleine campagne électorale. Ensuite, une fois remontés dans l’autobus, nous avons tous les moyens modernes, internet, cellulaire, pour vérifier les faits, les mettre en perspective, voir s’il s’agit d’une orientation nouvelle pour le parti, si c’est réaliste, etc. Nous sommes également pour la plupart journalistes sur la colline parlementaire, spécialistes de la politique provinciale. Nous faisons donc aussi confiance à notre mémoire historique.»

Rythme de plus en plus trépidant

Un Michel Corbeil qui décrit également un rythme de plus en plus trépidant au fur à mesure des campagnes qu’il a couvertes. Lorsqu’il a démarré, il n’y avait pas de site internet pour relayer l’information au fil de la journée. Il écrivait un article pour l’édition papier du lendemain matin, point.

«Aujourd’hui, il y a internet, le téléphone intelligent, twitter, etc., explique-t-il à ProjetJ alors que son bus de la caravane péquiste quitte Lac-Mégantic. J’écris un texte le matin sur la conférence de presse ou sur un angle particulier, puis je vais le réécrire plusieurs fois dans la journée, jusqu’à la version finale que je remets en soirée.»

Mais à passer autant de temps sur un même sujet, avec un même parti, un même chef, ne risque-t-on pas de perdre son objectivité?

«D’abord, nous ne sommes pas dans l’autobus du chef, précise Philippe Bonneville. Ça dépend de la personnalité des chefs aussi bien sûr. Jean Charest par exemple était assez proche. Il venait nous voir, il jasait. Philippe Couillard est plus distant pour l’instant. Nous avons en revanche une certaine proximité avec l’entourage des chefs, les stratèges. Mais pas au point de ne pas être capable de faire notre travail.»

Atmosphère sérieuse et relax

Il faut d’ailleurs préciser que si les partis mettent toute la logistique à disposition des journalistes, ce sont les rédactions qui paient, et pour la place dans la caravane, et pour les frais de restauration et d’hôtellerie.

Aussi, pour éviter toute  perte d’objectivité, par souci de crédibilité vis-à-vis du public, ainsi que pour être capable de renouveler les histoires, les questions, la plupart des journalistes changent de bus à mi-campagne, souvent au moment du débat des chefs alors que toutes les caravanes sont stationnées au même endroit.

Mais revenons avec Philippe Bonneville, qui pour l’instant se trouve toujours dans la caravane libérale.

«Je dois avouer qu’il y a un bonne ambiance à bord, raconte-t-il. Les journalistes qui sont là sont expérimentés, sérieux, ils connaissent leur travail. Durant la journée, ça bosse énormément. Chacun creuse son angle, passe ses coups de fil, écrit. Oui, il y a de la compétition entre nos médias. Pour les journalistes radio comme moi, c’est compliqué parfois parce que tout le monde entend lorsque j’interviens en ondes. Mais chacun travaille de son côté et ça se passe généralement très bien. Le soir, l’ambiance est beaucoup plus relax, poursuit-il. Une fois que tout le monde a envoyé son papier et qu’on doit faire deux, trois, parfois quatre heures de route pour rejoindre la ville suivante, on se met au milieu du bus et on plaisante. Parfois, on sort des extraits sonores insolites, on commente.»

«Tu oublies que tu as une vie privée»

«Il y a une ambiance de camp de vacances, confirme Paul Journet. Il faut dire que nous nous côtoyons  pratiquement tous sur la colline. En tant que courriéristes, nous sommes habitués à fréquenter plutôt nos compétiteurs que nos collègues, et sur la caravane, il y a une vraie solidarité entre nous. La période de questions est très limitée. Pour ne pas que deux d’entre nous posent la même et pour être certains de faire le tour du sujet, il arrive souvent qu’on se concerte. Et puis, au fur et à mesure qu’avance la campagne, il y a des running gags qui s’installent, ajoute-t-il. Mais on parle quand même finalement surtout de politique. À bord de l’autobus, tu oublies que tu as une vie privée.»

Philippe Bonneville avoue d’ailleurs que la principale difficulté réside ici, dans la conciliation avec la vie de famille.

«Nous partons durant plus d’un mois sur les routes, explique-t-il. On ne sait jamais où on sera dans les jours qui suivent. Quand tu as des enfants, une conjointe, c’est difficile, pour soi déjà, mais surtout pour ceux qui restent en arrière.»

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