Le recul de Russie unie aux élections législatives de dimanche ébranle la domination jusqu'à présent perçue comme intangible de Vladimir Poutine. Selon le journaliste Frédérick Lavoie, ce revers infligé au parti au pouvoir n'est pas étranger à l'information véhiculée sur Internet. Installé à Moscou depuis 2008, il a observé qu'au cours des dernières années la Toile a permis de contourner la mainmise du pouvoir sur l'information, celle de la télévision en particulier.

Le recul de Russie unie aux élections législatives de dimanche ébranle la domination jusqu'à présent perçue comme intangible de Vladimir Poutine. Selon le journaliste Frédérick Lavoie, ce revers infligé au parti au pouvoir n'est pas étranger à l'information véhiculée sur Internet. Installé à Moscou depuis 2008, il a observé qu' au cours des dernières années la Toile a permis de contourner la mainmise du pouvoir sur l'information, celle de la télévision en particulier.

«L'élection de cette année a prouvé qu'Internet est devenu une force importante. Les Russes sont très branchés. Ce qui n'est pas montré à la télé se retrouve sur Internet et le public qui le voit est de plus en plus important», explique-t-il. La Russie est en effet le numéro un européen en nombre d'internautes devant l'Allemagne et la France et le ministre des Télécoms et des Médias, Igor Shchegolev, estime que la moitié de ses concitoyens seront branchés très bientôt. Selon les plus récentes données de ComScores, 50,8 millions des 143 millions de Russes se sont connectés à la Toile cette année. Ils y ont passé en moyenne 22,4 heures par mois, en grande partie sur le site VKontakte, l'équivalent local de Facebook. Un quart des Russes cite ainsi le Net comme leur principale source d’information.

«Le public a donc pu voir sur Internet le '"making off" des événements où Poutine et le parti au pouvoir devaient apparaître comme des héros sans taches, explique Frédérick Lavoie. Par exemple, lorsque Poutine a été hué lors d'un match de lutte, il y a deux semaines, la vidéo avait été vue par plus d'un million de personnes sur YouTube en deux jours à peine!» Dans ce contexte, «comme un communiste de Novossibirsk me disait, c'est probablement la dernière élection où la télé demeurait le facteur décisif. Dans cinq ans, Internet sera probablement plus fort que la télé».

Vladimir poutine hué et sifflé à Moscou:

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Le nerf de la guerre: la télévision

Pour l'heure, le haut du pavé est néanmoins bien gardé par la télévision, un médium largement contrôlé par le pouvoir. Rossiya, Pervyj Kanal et NTV, les trois principales chaînes russes, appartiennent en totalité ou en partie au gouvernement, de même que les cinq canaux spécialisés, Pyatyj Kanal, Kultura, Sport, Vesti et Bibigon. Face à ce large éventail, les chaînes câblées et satellitaires indépendantes peinent à attirer les annonceurs et à s'installer dans les foyers. C'est donc l'information véhiculée par les chaînes fédérales qui a le plus d'audience. Or, ces canaux ont abandonné la propagande subtile habituelle, qui consiste à montrer le parti au pouvoir sous un bon jour et comme un choix sans réelle alternative, pour faire campagne «intensément» pour Russie unie, explique Frédérick Lavoie:

«Vendredi soir à NTV, le bulletin de nouvelles commençait pas une reprise du discours du jour de Medvedev en tant que président (et non pas tête de liste de Russie unie, donc non comptabilisé comme de la pub électorale): il appelait les gens à aller voter et à s'assurer d'avoir un parlement dont le travail ne serait pas freiné par les problèmes d'accord entre les partis. En termes voilés, le président appelait donc pendant trois minutes environ à voter pour Russie unie. Ensuite, pour ceux qui n'auraient pas compris, NTV a rediffusé les discours du dimanche précédent de Poutine et Medvedev au congrès de Russie unie dans lesquels ils disaient "votez pour Russie unie". Rien ensuite sur les autres partis. Puis la demi-heure suivant le bulletin de nouvelles, ils ont diffusé un film "compromettant" dans lequel ils accusaient l'ONG Golos, un organisme de défense des droits des électeurs, d'être payée par les Américains et les Suédois pour faire dérailler l'élection.»

La censure sur le Net et sur le terrain

Le site de l'ONG Golos a été victime d'une vague de cyberattaques qui a également touché le site de la radio Écho de Moscou et celui du quotidien indépendant Kommersant, ainsi que plusieurs sites d'information indépendants et de blogues critiques du pouvoir. «Certains médias et groupes d’opposition, qui avaient anticipé ces perturbations, ont migré vers les réseaux sociaux et appelé leurs lecteurs à les suivre sur Twitter et Facebook au cas où leur site viendrait à tomber», rapporte Reporters Sans Frontières (RSF). Certains indépendants se sont également soutenus mutuellement pour faire face aux attaques. Le journal Novaya Gazeta a ainsi hébergé temporairement la radio Écho de Moscou.

Sur le terrain, plusieurs journalistes locaux et étrangers ont été empêchés de couvrir le déroulement des élections dans les bureaux de vote. Si Frédérick Lavoie a pu travailler librement dans les bureaux de scrutin de Novossibirsk, à près de 3000 km de Moscou en Sibérie, cela n'a pas été le cas de tous les reporters. «Des correspondants de la BBC et de l’agence American Press ont été interpellés dans un bureau de vote de Moscou et retenus pendant plus d’une heure», dénonce RSF. L'organisme de défense de la liberté de presse s'inquiète: «Ces incidents ont perturbé la tenue d’un débat ouvert sur l’avenir politique du pays et laissent présager le pire pour l’élection présidentielle qui se tiendra en mars 2012». Vladimir Poutine briguera alors un nouveau mandat présidentiel.

Selon des résultats quasi définitifs, Russie unie a recueilli 49,5% des suffrages, contre 64% il y a quatre ans. Il comptera donc 238 des 450 sièges que compte la Douma, la chambre basse du Parlement. Cependant, 5000 personnes ont marché sur Moscou hier pour dénoncer des fraudes électorales massives. Les commentateurs assurent que Russie unie n'a en vérité obtenu que 30% des suffrages, rapporte Le Monde. C'est le cas dans plusieurs bureaux de votes importants, dont celui de Gagarinski, le quartier de la capitale où vote Vladimir Poutine lui-même.

 

Voir aussi: Les dessous du système Poutine