Lors d’une campagne électorale, les citoyens sont en droit de recevoir une information pertinente et de qualité sur les candidats, les partis politiques et les grands enjeux. Malheureusement, les stratégies de communication des partis exploitent souvent des sentiments peu nobles comme la peur, la colère, la convoitise -plus faciles à mobiliser dans l’esprit des électeurs que le jugement critique. Les médias participent aussi de cette logique. C’est pour sortir de ce cercle vicieux que des intellectuels et des patrons de presse américains ont développé de nouvelles méthodes de traitement de l’actualité politique.

Par Colette Brin, originellement paru sur le blogue Contact de l'Université Laval

Lors d’une campagne électorale, les citoyens sont en droit de recevoir une information pertinente et de qualité sur les candidats, les partis politiques et les grands enjeux. Malheureusement, les stratégies de communication des partis exploitent souvent des sentiments peu nobles comme la peur, la colère, la convoitise -plus faciles à mobiliser dans l’esprit des électeurs que le jugement critique. Les médias participent aussi de cette logique. Les attaques, les incidents de parcours, les anecdotes offrent un spectacle plus divertissant, plus vendeur et moins exigeant -à produire comme à consommer- que l’analyse rigoureuse des problèmes et des solutions qu’y proposent les partis.

Plusieurs estiment que cette dynamique, peu propice au débat d’idées, alimente le cynisme et le désintérêt du public à l’égard des politiciens, des médias, du processus électoral, voire de l’ensemble de la vie politique. C’est pour sortir de ce cercle vicieux que des intellectuels et des patrons de presse américains ont développé, il y a une trentaine d’années, de nouvelles méthodes de traitement de l’actualité politique, tout particulièrement lors des campagnes électorales, dans le cadre du mouvement du «journalisme civique».

L’une de ces méthodes connaît aujourd’hui un regain de popularité, grâce notamment aux ressources disponibles sur Internet: le fact-checking, c’est-à-dire la vérification systématique de certains faits relevés dans les discours, programmes, messages publicitaires et autres déclarations des candidats et autres acteurs partisans. Ce travail est réalisé par des centres de recherche universitaires (comme FactCheck) ou en collaboration avec des médias conventionnels (comme PolitiFact, au Tampa Bay Times, et FactChecker, au Washington Post). La tendance semble avoir traversé l’Atlantique: lors de la campagne présidentielle française de 2012, les médias en ligne OWNI (Le Véritomètre) et Rue89, notamment, ont adopté des formules similaires. [Mise à jour 21-07-2012: Libération a créé son service de fact-checking, Désintox, en 2008. D'autres exemples ici.]

Les faits retenus pour analyse répondent généralement à un ou plusieurs des critères suivants : ils constituent un élément clé de la plateforme électorale du candidat ou du parti; ils sont contestés par les adversaires ou par certains analystes; ils sont jugés d’une grande pertinence pour le public par l’équipe de vérification. Parmi les sujets privilégiés, la responsabilité du gouvernement dans la création d’emplois (ou le chômage!), les positions ou déclarations antérieures des candidats sur des sujets chauds comme l’avortement, l’apparence de conflits d’intérêts ou leur association avec des pratiques gestionnaires ou financières douteuses, etc. Ce sont souvent, mais pas nécessairement, des déclarations chiffrées ou chiffrables.

Afin d’alléger un contenu dense et complexe, ces sites se présentent fréquemment sous une forme graphique ludique ou interactive. Ainsi, PolitiFact offre une échelle de véracité des faits allégués, allant de true (vrai) à pants on fire pour désigner un mensonge éhonté (d’après la rimette enfantine: «Liar, liar, pants on fire»); celle du FactChecker propose plutôt un classement de un à quatre «Pinocchios».

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Mais derrière ces apparences divertissantes se cache un impressionnant effort d’analyse et de recoupement de sources documentaires et expertes. De plus, les sites de fact-checking sont aussi généralement assez transparents quant à leurs méthodes, de sorte qu’on peut aisément retracer la démarche, voire s’en inspirer.

L’exercice exige cependant des compétences informationnelles avancées, des connaissances poussées en droit, en économie et en politiques publiques… et beaucoup de temps! Les élections à date fixe et les campagnes prolongées aux États-Unis et en France s’y prêtent probablement mieux que les campagnes courtes et le déclenchement relativement imprévisible des élections au Québec et au Canada. On trouvera tout de même sans doute quelques efforts en ce sens lors de la campagne qui s’annonce au Québec. Un exemple à surveiller: le mouvement GAPPA, qui produit des vidéos irrévérencieuses comme celle-ci dans un esprit de fact-checking.

Une solution au malaise démocratique?

Difficile d’évaluer la portée réelle du fact-checking auprès de l’ensemble des électeurs. Néanmoins, face aux difficultés croissantes d’obtenir des résultats de sondage fiables, qui sont depuis des décennies une source d’information crédible et indépendante en campagne électorale, on comprend pourquoi de grands médias tentent l’expérience.

Il est vrai que le travail de fond retient généralement moins l’attention que les bourdes et autres coups d’éclat de la campagne. Il s’avère aussi très coûteux et reste donc une pratique relativement rare. La vérification systématique pratiquée dans certains grands magazines –qui a fait notamment la renommée du New Yorker et… du Sélection du Reader’s Digest!– n’a pas été épargnée par les réductions d’effectifs des dernières années. Une information fiable est assurément plus coûteuse à produire, mais si des médias décident d’investir dans ces pratiques, c’est peut-être parce qu’elles sont payantes sur le plan de la crédibilité, une ressource difficilement monnayable mais non moins précieuse. On ne peut qu’espérer que de tels efforts se multiplient et que nous, citoyens, puissions nous en inspirer pour éclairer notre choix dans l’urne.

Colette Brin est professeure titulaire au Département d'information et de communication de l'Université Laval et membre du comité éditorial de ProjetJ.