Il y a deux semaines, le gouvernement conservateur donnait sa bénédiction à un nouveau projet d'exploitation des sables bitumineux en Alberta, le projet Joslyn North. La nouvelle a fait la manchette partout au pays, mais seul Le Devoir a précisé qu'il s'agissait d'une opération pilotée par la multinationale Total dans laquelle l'empire Desmarais, propriétaire des quotidiens du groupe Gesca, détient des parts importantes. Comme les autres quotidiens au pays, La Presse a écrit qu'il s'agissait d'un projet de la société Total E&P Canada, sans plus.

Il y a deux semaines, le gouvernement conservateur donnait sa bénédiction à un nouveau projet d'exploitation des sables bitumineux en Alberta, le projet Joslyn North. La nouvelle a fait la manchette partout au pays, mais seul Le Devoir a précisé qu'il s'agissait d'une opération pilotée par la multinationale Total dans laquelle l'empire Desmarais, propriétaire des quotidiens du groupe Gesca, détient des parts importantes. Comme les autres quotidiens au pays, La Presse a écrit qu'il s'agissait d'un projet de la société Total E&P Canada, sans plus.

En lisant l'article de Hugo de Grandpré et de Charles Côté dans La Presse, le chroniqueur du Globe and Mail et du Devoir, Normand Spector, fronce les sourcils et grogne sur Twitter. Comment se fait-il que le quotidien omette de préciser à ses lecteurs les intérêts de son propriétaire dans le projet Joslyn North? Le propriétaire de La Presse, Paul Desmarais est coprésident du conglomérat Power Corp. et siège au conseil d'administration de Total, dont son groupe est le principal actionnaire privé. Pour l'ancien ambassadeur et chef de cabinet de Brian Mulroney, ne pas faire cette précision relève d'un manque de transparence patent.

Hugo de Grandpré se défend. «J'ai surtout parlé du protocole de Kyoto dans le papier, c'était mon angle, je n'avais pas l'espace pour développer davantage sur Joslyn North», explique-t-il. La nouvelle est en effet tombée alors même que, à Durbun, Ottawa tournait le dos au protocole de Kyoto à la conférence de l'ONU sur le climat. Sur la défensive, le reporter renvoie la balle à ProjetJ: «je ne vois pas en quoi c'était important que j'aille plus loin, êtes-vous en train de dire que j'ai commis une faute?».

Le secrétaire général du Conseil de presse (CPQ), Guy Amyot, s'est penché sur le dossier. Après analyse, il estime que, «déontologiquement, on ne peut aucunement dire qu'il y a faute parce que l'article ne mentionne pas les intérêts de Power Corporation». Néanmoins, au plan éthique, «pour sauver l'apparence de conflit d'intérêts, ils [les journalistes] auraient pu inclure une brève note de bas de page», ajoute-t-il. Il précise, cependant, que «la transparence n'élimine pas toujours les conflits d'intérêts ou l'apparence de». En effet, ajouter une note de bas de page ou une précision aurait très bien pu être interprété par certains lecteurs comme un biais.

Indépendance rédactionnelle

Charles Côté assure qu'en aucun cas les intérêts commerciaux de la famille Desmarais ne biaisent ses articles ou le conduisent à se censurer. Il a ainsi travaillé en 2005 sur le controversé programme Pétrole contre nourriture impliquant plusieurs pétrolières, dont Total. Son article, cosigné avec Marc Thibodeau, a été publié en une de La Presse et ne lui a valu aucune réprimande, au contraire. «Il y a un malaise, mais on ne s'empêche pas de le faire. Les règles sont les mêmes pour tout le monde, c'est juste le feeling qui change», explique-t-il.

Guy Amyot s'inquiète justement de ce malaise qui guette les journalistes oeuvrant au sein d'entreprises de presse intégrées horizontalement, c'est-à-dire propriétaires de plusieurs sociétés de communications, mais aussi impliquées dans une foule d'autres sphères de la société. Le Guide des droits et responsabilités de la presse édité par le CPQ indique que ce modèle d'affaires comporte le risque d'engendrer la subordination de l’information aux impératifs économiques de l’entreprise et une perte d’autonomie éditoriale des salles de rédaction et des rédacteurs en chef, soit un risque de censure et d’autocensure.

L'ambassadeur des États-Unis au Canada, David Jacobson, s'interroge justement sur le poids des intérêts pétroliers de Power Corp. sur ses journaux. En mai, Wikileaks a rendu public un câble diplomatique qu'il a envoyé à Washington en décembre 2009, dans lequel il craint que le conglomérat ait fait pression sur le gouvernement Charest par l'intermédiaire de ses journaux pour infléchir sa politique énergétique et le forcer à modérer ses positions pro-environnementales lors de la Conférence de Copenhague.

L'ambassadeur pointe les éditoriaux de La Presse se portant à la défense de la position fédérale à Copenhague, en particulier relativement aux sables bitumineux. La Presse s'est défendue de toute partialité dans ce dossier tandis que Paul Desmarais a démenti les accusations de David Jocobson. «Personne de notre famille ou de notre groupe n'a parlé avec monsieur Charest ou son gouvernement [de ce sujet]», a-t-il déclaré peu après la publication du câble.

Pour éviter ce type de mise en doute, le CPQ préconise que les entreprises de presse se dotent d'une politique claire en matière de conflit d'intérêts, ainsi que de mécanismes de contrôle et de prévention en la matière. Cette politique doit couvrir l’ensemble des secteurs d’information, qu'ils relèvent du journalisme d’information ou du journalisme d’opinion. «Tout laxisme à cet égard met en péril la crédibilité des organes de presse et des journalistes, tout autant que l’information qu’ils transmettent au public. Il est impérieux de préserver la confiance du public quant à l’indépendance et à l’intégrité de l’information qui lui est livrée et envers les médias et les professionnels de l’information qui la collectent, la traitent et la diffusent», rappelle le conseil.

 

 

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