Bombes assourdissantes, gaz lacrymogène, balles de peinture, vitrines brisées, cris, courses poursuites, hélicoptère… Le centre-ville de Montréal avait des allures de zone de guerre hier soir alors que manifestants et policiers se sont livrés à un énième affrontement après 75 jours de grève contre la hausse des droits de scolarité. Au cœur de l'action, les journalistes étaient pris entre deux feux.

Voir aussi: Manifestation étudiante: la police s'en prend aux journalistes

2e version 17h05

Bombes assourdissantes, gaz lacrymogène, balles de peinture, vitrines brisées, cris, courses poursuites, bruit d'hélicoptère, sirènes de police… Le centre-ville de Montréal avait des allures de zone de guerre hier soir alors que manifestants et policiers se sont livrés à un énième affrontement après 75 jours de grève contre la hausse des droits de scolarité. Au cœur de l'action, les journalistes étaient pris entre deux feux.

Le reporter Félix Séguin, de TVA, qui a passé une partie de la nuit à couvrir la manifestation, se remet à peine des coups de matraque qu'il y a reçus de la part de policiers. «Espérons que ce soit par inadvertance, confit-il à ProjetJ. J'essaie toujours de couvrir l'action le plus près possible, donc il y a toujours un risque. Mais on est clairement identifié comme journaliste avec la caméra à l'épaule, il me semble que ça appelle à un peu de modération de la part de la police.»

Selon lui, après des semaines de manifestations, il y a eu hier soir «un changement de paradigme». «Habituellement, on était pris à partie par les manifestants anarcho-environnementaux, mais hier les policiers fonçaient dans le tas, y compris dans les médias.» L'équipe de tournage de la télévision communautaire étudiante CUTV a d'ailleurs été directement prise pour cible par des policiers qui ont aspergé du poivre de Cayenne directement aux yeux du directeur de la programmation de la chaîne, Laith Marouf, alors qu'il filmait une arrestation. Son collègue de CTV, qui se trouvait à ses côtés, a également été atteint.

Notre collaborateur Jean-Hugues Roy était sur place. Caméra au poing, il a lui-même reçu des coups de matraque et été coincé dans un nuage de gaz lacrymogène. Il était non loin de l'équipe de CUTV quand les policiers ont dégainé:

Le même évènement d'un autre point de vue, celui du cameraman de CTV, Marc Doucette, lui aussi poivré:

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Laith Marouf n'en était pas à sa première rencontre avec le SPVM. Il y a quelques semaines, il a été arrêté alors qu'il couvrait une autre manifestation. Détenu pendant cinq heures, il a été accusé d'entrave au travail des policiers. Contrairement aux deux journalistes de La Presse qui ont eux aussi été arrêtés dans des circonstances similaires il y a deux semaines, il est toujours sous le coup de cette accusation qu'il considère comme une manœuvre d'intimidation judiciaire.

Selon lui, les forces de l'ordre s'en prennent davantage à CUTV en raison de ses choix éditoriaux proétudiants. Il estime également que ces derniers jours, l'agressivité est montée d'un cran dans les rangs policiers et qu'ils tentent désormais d'empêcher les journalistes de voir comment se déroulent les arrestations. «J'ai vu des étudiants se faire tabasser, insulter, se faire casser le bras, être victimes d'attouchements sexuels. Ils veulent nous empêcher de voir tout ça.»

Le journaliste Marco Bélair-Cirino du Devoir a d'ailleurs été pris à partie hier soir alors qu'il assistait à l'arrestation d'un manifestant isolé en fin de soirée. Il prenait des notes et enregistrait la conversation avec son téléphone portable, quand un policier l'a bousculé et lui a crié de circuler. En guise de protection, il a brandi sa carte de presse, mais l'agent lui a crié «ça ne vaut plus rien» en continuant à le repousser. Il a toutefois également été victime de manifestants cagoulés lors d'une autre manifestation alors qu'il prenait des photos de vitrines brisées.

Face à face entre un manifestant masqué et des policiers lors du blocage du Port de Montréal – Photo Socialist Canada.

Selon Marco Bélair-Cirino, les journalistes sont pris pour cible par des personnes qui ne veulent pas que leurs agissements soient rapportés, autant du côté des policiers que des manifestants. Il ajoute qu'«il y a une lassitude qui s'installe des deux côtés face à un conflit qui s'éternise». Le journaliste Tristan Péloquin de La Presse appelle d'ailleurs à faire preuve de compréhension à l'égard des policiers qui travaillent dans «des situations de stress intenses et répétées». «Comme médias, on n'a pas un droit absolu de tout filmer, explique-t-il. Quand les policiers décident de vider la place, tu ne restes pas là, que tu sois journaliste ou pas.»

Selon lui, depuis le début de la grève, la menace envers les journalistes est davantage exercée par les manifestants radicaux anticapitalistes que par les forces de police. Sous les cris «médias complices!», il a lui-même été visé par des balles de peinture hier soir. Son cameraman, Hugo-Sébastien Aubert, en a reçu une à quelques centimètres de l'oeil. «Les gens étaient très agressifs envers nous et envers la police. Pour la première fois, il a fallu que je me retire pour ma sécurité», raconte-t-il, encore sous le choc.

Vendredi, Felix Séguin a lui-même été jeté au sol et roué de coups par des manifestants. Selon lui, appartenir à un grand groupe comme Quebecor ou Gesca fait des journalistes des symboles du capitalisme que dénoncent les manifestants les plus radicaux, ce pour quoi ils s'attaquent à lui et à ses collègues. De plus, les journalistes sont porteurs des positions éditoriales de leur média. «Ceux qui font de l'éditorial mettent beaucoup de pression sur les journalistes qui tentent de faire un travail balancé sur le terrain, estime-t-il. Les gens ne font pas la différence entre Richard Martineau et moi, et on ne peut pas leur demander de le faire, ça fait partie du jeu.»

Jean-Hugues Roy a assisté à une scène d'intimidation entre un manifestant cagoulé et un cameraman de TVA la semaine dernière:

Au cours des derniers jours, un véhicule de TVA a été saccagé et pillé, tandis que le siège du Journal de Montréal sur la Rue Frontenac a été vandalisé. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a dénoncé les actes de vandalisme aux locaux du JdeM, les qualifiant d'attaque contre la liberté de presse. «Les tensions sociales exacerbées du moment ne doivent pas faire perdre de vue qu'il faut préserver la liberté pour les différents médias de rendre compte de la réalité, chacun à sa façon, a-t-elle souligné. Être en désaccord avec une couverture journalistique donnée ne justifie en aucune façon les agressions contre les médias ou les journalistes.»