Par Colette Brin

Quand les débats politiques s’enflamment, les médias peuvent-ils favoriser le dialogue entre contestataires et décideurs? S’ils se contentent de raconter et de montrer l’escalade des tensions, faut-il les tenir partiellement responsables de la détérioration du climat social? Doivent-ils s’interroger sur les intérêts des sources qui les alimentent et en informer le public? À défaut de réponses définitives à ces questions complexes, quelques pistes de réflexion inspirées par deux ouvrages classiques.

 

Par Colette Brin – Paru sur Contact

Quand les débats politiques s’enflamment, les médias peuvent-ils favoriser le dialogue entre contestataires et décideurs? S’ils se contentent de raconter et de montrer l’escalade des tensions, faut-il les tenir partiellement responsables de la détérioration du climat social? Doivent-ils s’interroger sur les intérêts des sources qui les alimentent et en informer le public? À défaut de réponses définitives à ces questions complexes, quelques pistes de réflexion inspirées par deux ouvrages classiques.

Depuis plusieurs mois, le rythme et le ton des débats politiques semblent s’intensifier, à Québec comme à Ottawa. Les esprits s’échauffent et, parfois, les querelles éclatent: dans la rue, dans les soupers de famille, au bureau, dans les médias sociaux.

Pour plusieurs analystes –y compris des journalistes et des universitaires– le moment est venu d’adopter des postures plus militantes, plus critiques à l’égard des gouvernements –ou des contestataires, selon le point de vue. Les tentatives d’apaisement, d’analyse ou de négociation raisonnée sont trop souvent éclipsées par les coups de gueule et d’éclat, qui attirent l’attention et suscitent des réactions émotives fortes.

Ces manifestations d’agressivité dans nos rapports quotidiens expriment sans doute des tensions sociales latentes, au-delà de l’impatience amplifiée par la fatigue saisonnière. Quel qu’en soit le fondement, il vient un temps où le dialogue est nécessaire et il faut mettre de côté l’idéologie, l’ego et la colère. L’indignation doit laisser la place à l’action concrète et surtout à la négociation.

Face à une opinion publique divisée et des positions qui se durcissent, les médias et la communication ont un rôle bien particulier à jouer. Ce rôle a fait l’objet de nombreuses études dans différents contextes  dont certaines au Québec. J’en cite ici deux grands classiques, qui alimentent tout particulièrement ma réflexion en ce printemps politiquement agité: les analyses du théoricien allemand Jürgen Habermas et celles du sociologue américain Daniel Hallin.

Manifestation du 22 mars à Montréal – Photo de Yanik Crepeau

L'idéal d'un débat démocratique accessible et raisonné

À l’aube du mouvement étudiant des années 1960, Jürgen Habermas a développé son modèle idéal de l’espace public à partir de l’étude du cas historique, et sans précédent, des élites bourgeoises européennes du 18e siècle, dont les conditions matérielles et intellectuelles leur permettaient de discuter ouvertement et rationnellement de questions d’ordre politique. Les cafés et les salons ont rendus possibles ces échanges, ensuite relayés et rendus visibles –véritablement publics– par les journaux.

Le modèle d’Habermas reste la référence pour un débat démocratique à la fois (relativement) accessible et constructif, mais il a subi de nombreuses et pertinentes critiques. Notamment celui d’être inapplicable (forcément, puisqu’il s’agit d’un modèle idéal); élitiste, car la structure sur laquelle repose l’espoir de changement social demeure le projet d’une caste privilégiée; et pessimiste: selon Habermas, l’espace public aurait progressivement dégénéré au profit d’une raison instrumentale, d’une technocratie dominée par la défense des intérêts particuliers. C’est aussi une œuvre éminemment complexe, d’une grande érudition philosophique et difficilement accessible –ce qui m’a toujours semblé paradoxal compte tenu du propos!– et les positions de l’auteur ont évolué au fil des ans.

Les idéaux des premiers travaux d’Habermas interpellent tout de même le monde contemporain: la classe moyenne scolarisée peut-elle constituer un nouvel espace public démocratique élargi? Les médias sociaux en sont-ils les cafés et les salons virtuels? Les médias conventionnels, fragilisés par la fragmentation des revenus publicitaires et les compressions dans les effectifs rédactionnels, peuvent-ils encore assumer ce rôle privilégié de révélateur des tensions sociales, de facilitateur des débats? Ou au contraire, de par leur orientation commerciale et leur préférence pour les intérêts de la classe moyenne supérieure (en particulier les grands consommateurs recherchés par les annonceurs publicitaires), la fonction démocratique s’en trouve-t-elle sacrifiée?

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Le rôle de médiateur du journaliste

Le sociologue américain Daniel Hallin a publié son étude empirique sur la guerre du Vietnam et les médias américains en 1986 – autant dire dans un tout autre monde que le nôtre – mais la finesse et la subtilité de l’analyse restent tout à fait éclairantes, un quart de siècle plus tard.

De son analyse de contenu du New York Times et des nouvelles télévisées de l’époque, complétée par une série d’entretiens auprès de journalistes et d’acteurs de la crise, il a montré que, contrairement à la croyance de l’époque, les journalistes n’avaient pas été à l’avant-garde du mouvement contestataire. Au contraire, leur culture professionnelle et les routines du métier les rapprochaient bien plus de l’establishment. Ils ont obéi aux consignes militaires et les gouvernements Kennedy et Johnson ont été très habiles dans leur «gestion» de l’information.

Mais à la différence de Herman et Chomsky, dont le modèle de propagande est assez pessimiste quant au potentiel des médias conventionnels en matière de justice sociale, Hallin a observé que les journalistes ont pu mettre en lumière les difficultés de l’armée sur le terrain et les dissensions au sein des institutions. Toutefois, ils l’ont fait seulement à partir du moment où l’opinion publique était véritablement divisée sur l’intervention au Vietnam.

Les médias n’auraient donc pas créé ou suscité la crise, mais ils en auraient été les témoins privilégiés, les porte-voix en quelque sorte. Leur crédibilité professionnelle et leur (relative) autonomie leur aurait permis de jouer un rôle de médiateur auprès des institutions politiques. L’objectivité journalistique peut donc être un levier de changement puissant, mais seulement lorsqu’une question devient objet de controverse légitime en société, comme le montrent les sphères de Hallin.

Pour Herman et Chomsky, la pression au changement ne peut venir que des mouvements sociaux et des médias alternatifs, qui seuls auraient la liberté et l’indépendance nécessaires pour exprimer une véritable critique du pouvoir. Ces médias souffrent cependant d’un financement extrêmement précaire et tendent à s’adresser à un public conquis d’avance. Il n’est pas exclu de penser, cependant, que dans les périodes de crise, les médias alternatifs et conventionnels s’alimentent davantage les uns aux autres, même s’ils conservent toujours une certaine méfiance réciproque.

Le portrait tout en nuances que dresse Hallin de l’écosystème médiatico-politique américain des années 1960-1970, âge d’or des New York Times, n’est évidemment pas celui du Québec de 2012. Mais son analyse nous rappelle que les médias dits professionnels, malgré leurs limites évidentes, peuvent contribuer à maintenir l’équilibre entre le besoin de stabilité des institutions et celui de transparence du débat démocratique. Il conclut que dans le cas du Vietnam, avec le recul, le déséquilibre semble davantage attribuable à un excès de rigidité institutionnelle plutôt qu’une trop grande ouverture.

Une leçon à méditer, qu’on soit journaliste, décideur, analyste ou citoyen, engagé ou pas dans un mouvement de contestation.

 

Colette Brin est professeure titulaire au Département d'information et de communication de l'Université Laval et membre du comité éditorial de ProjetJ.