C’est un Guy Crevier tout sourire que Projet J a rencontré vendredi dans ses bureaux du Vieux-Montréal. Le président et éditeur de La Presse, parti en croisade en Europe le mois dernier pour vanter le succès de son application iPad, assure que les résultats sont au-delà de toutes les espérances, tant du côté des abonnés que des annonceurs. Et il réaffirme que jamais, au grand jamais, La Presse+ ne sera payante.

C’est un Guy Crevier tout sourire que Projet J a rencontré vendredi dans ses bureaux du Vieux-Montréal. Le président et éditeur de La Presse, parti en croisade en Europe le mois dernier pour vanter le succès de son application iPad, assure que les résultats sont au-delà de toutes les espérances, tant du côté des abonnés que des annonceurs. Et il réaffirme que jamais, au grand jamais, La Presse+ ne sera payante.

Propos recueillis par Hélène Roulot-Ganzmann

Il y a quelques jours, Projet J s’est entretenu avec Luc Dupont, professeur au département des communications à l’Université d’Ottawa et fin analyste des modèles économiques médiatiques. Selon lui, La Presse+, c’est le modèle du village gaulois, dans la mesure où il se distingue des grandes tendances actuelles.

«Si l’on regarde aux États-Unis, en Europe et même chez nous au Canada, on assiste plutôt à un déplacement vers des sites payants. En optant pour la gratuité, La Presse+ parie sur sa capacité à attirer des annonceurs puisqu’il faut bien comprendre qu’en bout de ligne, un modèle est fiable et viable, s’il permet aux entreprises de faire leurs frais», commente-t-il, avant d’ajouter que si les annonceurs ne se pointent pas en assez grand nombre, sans doute que Gesca sera obligé de revoir la donne et de conditionner l’accès à ses nouvelles à un petit frais mensuel.

Une éventualité balayée d’un revers de main par Guy Crevier.

Projet J: Lors du lancement de La Presse+ en avril dernier, vous avez juré que l’application serait gratuite «pour la vie». Sept mois plus tard, êtes-vous toujours aussi optimiste?

Guy Crevier: Bien plus encore! Nous étions rendus ce matin à 320 000 téléchargements. On croît aujourd’hui à un rythme de 1000 abonnements par jour. C’est qui est incroyable, et ça c’est ce que nous disent les gens d’Apple et les vendeurs de tablettes sur le terrain, c’est que notre produit joue le rôle de déclencheur pour l’achat d’un iPad. Le deuxième élément important, c’est que nous avons fait un sondage auprès de nos abonnés à La Presse+. 35% sont dans la couche d’âge 18-34 ans alors qu’elle représente 27% de la population québécoise. Or, le drame des médias traditionnels aujourd’hui, c’est leur incapacité à rejoindre les jeunes. Autre donnée: 50% de nos abonnés ont un revenu familial de 100 000 dollars et plus, contre 17% dans la population québécoise. De quoi intéresser les annonceurs…

Vous affirmez donc aujourd’hui être satisfaits de la réponse en termes de publicité?

Nous avions fait plusieurs types de prévisions et nous sommes aujourd’hui dans les chiffres les plus optimistes. Pourquoi? Parce que nous sommes dans un média mesurable et ça, les annonceurs en sont friands. Sur le nombre d’abonnements papier que nous avons, nous sommes incapables de savoir précisément combien de personnes lisent réellement le journal chaque jour, le temps qu’elles y passent et quelles pages elles lisent. Avec La  Presse+, ces données nous remontent automatiquement. Nous savons par exemple que le temps moyen passé quotidiennement sur l’application en semaine est de trente minutes, et de soixante à soixante-dix minutes chaque journée de la fin de semaine. Les gens consomment notre produit. Les annonceurs se creusent les méninges pour proposer des commandites interactives. Résultat: 68% de nos abonnés nous ont indiqué que la publicité faisait partie du plaisir de lire. C’est au-delà de nos espérances comme succès.

L’autre pari que vous faisiez, c’est que les abonnés au papier basculent vers La Presse+. Est-ce le cas?

Nos propos ont été mal interprétés au moment du lancement. Nous n’avons pas tablé sur le fait que nos abonnés arrêtent leur abonnement. Ce qui nous disons, c’est que l’imprimé est le produit des baby boomers. Petit à petit, ils vont disparaître et avec eux, le journal papier. Je ne dis pas que c’est demain matin, mais l’avenir du papier est inexistant. Ça va être quoi la valeur dans cinq ans, d’imprimer un journal en noir et blanc, avec quelques pages en couleur, pas interactif, fermé à onze heures le soir, qui prend des camions à la grandeur du Québec pour monter des copies à Sherbrooke, à Trois-Rivières? Par exemple, dès cette année,  La Presse papier ne sera plus distribuée en Floride car c’est une logistique d’une autre époque. Notre volonté, ce n’est pas de tuer le papier, c’est de changer le modèle d’affaires. Alors que d’autres gèrent la décroissance, nous avons décider d’aller de l’avant.

Ce qui n’explique toujours pas votre choix de la gratuité…

Il y a deux aspects de notre modèle sur lesquels nous sommes au mieux questionnés, au pire critiqués, c’est la gratuité et les quarante millions que nous avons investis pour développer La Presse+. Concernant l’investissement, aujourd’hui, si j’avais à changer les rotatives pour imprimer La Presse, ça couterait entre 170 et 200 millions de dollars. Je serais limité à 300 000 copies papier par jour et j’aurais des coûts supplémentaires de 100 millions de dollars par an en frais d’opération, achat de papier, frais de distribution, etc. À côté de ça, je mets 40 millions de dollars pour construire une usine numérique au sein de laquelle la différence des coûts, que j’aie un abonné, un million, dix millions, est marginale puisque la seule chose que je paie, c’est la bande passante. Et je peux être distribué à travers le monde en quelques secondes.

Et la gratuité, donc?

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C’est un phénomène irréversible pour les jeunes adultes. Il y a des groupes qui vont réussir avec le paywall, je pense au Wall Street Journal, au Financial Times, au New-York Times, peut-être au Globe and Mail. Parce qu’ils ont du contenu exclusif, mais surtout parce que la plupart des abonnés mettent ça sur leurs comptes de dépenses. Mais est-ce qu’ils rejoignent les jeunes? Personne n’a réussi à le démontrer. Ils rejoignent en fait la même clientèle que leurs abonnés papier. Or, ce qui intéresse les annonceurs, ce sont les jeunes familles qui rachètent chaque année les patins, les équipements de neige, qui changent de logement, etc. Imaginez que nous nous soyons embarqués sur un modèle payant, notre évaluation la plus optimiste nous donnait 25 000 abonnés à la fin de l’année. Avec ça, comment je vais voir un annonceur pour lui demander de s’investir créativement et de produire une annonce interactive? Qu’est-ce qu’il m’aurait répondu? Viens donc me revoir quand tu seras un média de masse. Alors, c’est le choix que nous avons fait: rester un média de masse et être les premiers à investir ce nouveau média que va devenir la tablette et qui rejoint principalement les jeunes générations.

Les chiffres que vous avez annoncés font rêver, et de plus en plus de rédactions vous observent à travers le monde. Êtes-vous en mesure de vendre votre formule? Avez-vous déposé des brevets?

Oui, nous avons des brevets et c'est une option que nous envisageons sérieusement. Mais ça nous demanderait encore d’investir quelques millions pour adapter notre produit aux autres rédactions. Chaque salle de nouvelles a son propre mécanisme d’intégration, ses propres logiciels, etc. Notre produit n’est donc pas transférable tel quel. Et pour l’instant, nous nous concentrons sur le peaufinage de La Presse+ et sur sa version Androïd.

Que vous annoncez pour le printemps…

C’est bien plus compliqué qu’avec Apple de développer l’application Androïd, notamment parce qu’aucune tablette n’a exactement le même format. Nous y voyons malgré tout une opportunité d’affaires et nous espérons effectivement pouvoir proposer le produit sur quelques tablettes Androïd d’ici avril 2014.

Les journalistes avec lesquels Projet J s’est entretenu semblent ravis de travailler pour La Presse+, même s’ils admettent avoir une surcharge de travail. Comment avez-vous réussi à les convaincre?

Nous ne leur avons jamais menti et nous les avons toujours intégrés au processus de développement. La première chose que je leur ai dite lors de la toute première réunion que nous avons eu à ce sujet, c’est qu’il n’y a pas une job qui n’allait pas changer, la mienne y compris. On a perçu dès le départ que le défi n’était pas uniquement technologique. La salle de nouvelles a très bien réagi. Elle a dû remettre toute sa pratique en question, et elle est parvenue à le faire. Tous les jours, nous nous demandons comment traiter telle ou telle nouvelle dans un monde numérique. C’est très excitant.

La rédaction est d’ailleurs passée de 225 à 350 journalistes… maintenant que La Presse+  a atteint son  rythme de croisière, doit-on s’attendre à des coupures?

Sur le terrain, il n’en est pas question. Seulement, nous avons aujourd’hui deux pupitres, l’un pour le papier, l’autre pour la tablette. Il va de soi qu’au fur et à mesure que le papier va perdre des pages, voire à terme, disparaître, il va y avoir une équipe de trop. Mais je ne parle pas de demain.

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