Par Marie-Julie Gagnon – Une version longue de
ce texte a originellement  été publiée sur le blogue
Taxi-brousse

Après plus de 18 ans de
piges, je me demande encore comment ceux qui se concentrent
uniquement sur la presse écrite arrivent à payer leur hypothèque
(ou même à en avoir une). Avoir des contrats de recherchiste, de
reporter, de chroniqueuse et d’auteure télé m’a permis de
boucler les fins de mois au fil des ans. Il m’est aussi arrivé
d’accepter des contrats de rédaction (pour Dove, par exemple) et
de traduction (en tourisme), généralement beaucoup plus payants que
le journalisme. Je publie également des livres, mais je ne compte
pas sur ce «hobby», comme dirait une certaine Nathalie
Elgrably-Lévy, pour payer mes comptes.

Par Marie-Julie Gagnon – Une version longue de
ce texte a originellement été publiée sur le blogue
Taxi-brousse

Après plus de 18 ans de
piges, je me demande encore comment ceux qui se concentrent
uniquement sur la presse écrite arrivent à payer leur hypothèque
(ou même à en avoir une). Avoir des contrats de recherchiste, de
reporter, de chroniqueuse et d’auteure télé m’a permis de
boucler les fins de mois au fil des ans. Il m’est aussi arrivé
d’accepter des contrats de rédaction (pour Dove, par exemple) et
de traduction (en tourisme), généralement beaucoup plus payants que
le journalisme. Je publie également des livres, mais je ne compte
pas sur ce «hobby», comme dirait une certaine Nathalie
Elgrably-Lévy, pour payer mes comptes.

Moi qui ai clamé haut et
fort pendant des années que le journalisme à la pige était le plus
beau des métiers malgré la stagnation du tarif au feuillet (j’ai
vendu mon premier texte à l’âge de 18 ans – j’en ai
aujourd’hui 36), je ne suis plus prête à dire cela aujourd’hui.
L’arrivée de l’agence QMI dans le décor a scindé les pigistes
en deux clans: ceux qui acceptent de signer un contrat dans lequel
ils cèdent tous leurs droits, tant d’auteur que moraux, et ceux
qui refusent. Difficile de faire abstraction de cette nouvelle
réalité. Malheureusement, certains pigistes du second groupe ne se
gênent pas pour condamner ceux du premier (c’est d’ailleurs la
raison pour laquelle je me suis désabonnée de la liste de
discussion de l’AJIQ, je n’en pouvais plus de l’agressivité et
du mépris de certains individus). Et certains du premier se «pètent
les bretelles» parce qu’ils sont publiés dans des médias de
masse… ce qui fait rigoler ceux du premier. Le prestige et la
réussite sont bien relatifs, dans ce monde.

En quoi l’arrivée
de QMI a changé la donne

Pour résumer la
situation à ceux qui ne la connaissent pas: peu avant le lock-out du
Journal de Montréal, Québécor a fondé QMI, une agence de
presse qui a permis d’alimenter le quotidien de la rue Frontenac
pendant toute la durée du conflit (mais qui, selon les dirigeants de
Québécor, était dans la mire de l’entreprise depuis quatre ou
cinq ans). Les employés de Canoë sont devenus ceux de QMI. Le
contrat de cession de droits (actuels, rétroactifs et futurs) qu’on
faisait systématiquement signer aux pigistes de TVA Publications
depuis quelques mois a été rendu obligatoire aux collaborateurs du
portail. Considérant que Québécor contrôle plus de 35% de
l’information consommée par les Québécois, refuser de signer
équivaut à fermer la porte à de nombreuses possibilités.

Après avoir fait le
deuil de ma collaboration avec Clin d’oeil (au moment où
le contrat a commencé à circuler, j’avais repris le poste de rédactrice
en chef reportage par intérim, c’est vous dire à quel point la
situation était épineuse… j’ai signé mon dernier texte pour le
magazine en 2009, après avoir exprimé mon refus de céder tous mes
droits), j’ai donc dû faire celui de Canoë.

Ce dont on parle peu dans
toute cette saga, ce sont des humains. Ceux qui nous demandent de
signer lesdits contrats ne sont pas ceux qui ont pris la décision de
donner l’ultimatum aux pigistes. J’ai côtoyé des gens
extraordinaires à qui j’ai dû dire au revoir avec regrets. De
belles relations de travail auxquelles je n’avais pas envie de
mettre fin. Dommages collatéraux qui font aussi mal que ce sentiment
d’avoir donné pendant des années à une entreprise qui rejette
l’expérience et la fidélité du revers de la main, préférant
privilégier de jeunes plumes payées encore moins cher (je n’avais
pas précisé ce point? Plutôt que d’augmenter, le tarif au
feuillet a diminué dans certaines publications du groupe), qui
verront leurs textes repris ad vitam æternam (j’exagère UN PEU,
plusieurs étant liés à l’actualité) dans la «famille».

Au-delà du (très)
désagréable sentiment d’exploitation, il y a eu cette sensation
de trahison. Même si les chances de voir l’un de mes vieux textes
sortir des boules à mites étaient très minces, l’idée qu’ils
ne m’appartiennent plus m’apparaissait inconcevable. Un peu comme
si vous réalisiez que vous aviez aimé quelqu’un à sens unique
pendant plusieurs années et qu’il voulait en plus conserver
l’unique exemplaire de votre album photo… Non, pour moi, le
travail n’est pas qu’un gagne-pain. Je le fais sincèrement, avec
coeur. Remarquez, la «saga QMI» aura eu cela de positif: elle m’a
appris le détachement.

Alors, c’est
bien ou mal de signer?

Même s’il est très
difficile pour une «vieille routarde» (ça aussi, c’est relatif!)
comme moi de voir la nonchalance avec laquelle certains nouveaux
pigistes signent ces contrats qui me semblent toujours abusifs, je
les comprends de le faire. L’AJIQ (et moi aussi, en mon for
intérieur) prône la solidarité à ce sujet. Si tout le monde
s’opposait, les entreprises devraient réviser leurs positions.
Dans les faits, je compte sur les doigts d’une seule main les
pigistes de ma connaissance qui ont refusé de signer le contrat de
QMI (je parle ici de ceux qui l’ont eu sous les yeux – je me
retiens de ne pas ajouter «et le couteau sous la gorge» -, pas de
l’ensemble des pigistes).

Si je débutais
aujourd’hui dans le métier, je me verrais moi aussi acculée au
pied du mur: signer et espérer faire mon chemin, ou changer de
domaine, carrément. Je pourrais bien sûr peiner pour me faire un
nom et rêver de faire partie de ceux qui ont l’embarras du choix
après plusieurs années à manger du Kraft dinner (ce que je ferais
sans doute, n’ayant pas le bagage ni la perspective que j’aies
aujourd’hui), mais je ne crois pas que je tirerais beaucoup de
plaisir à l’expérience. N’oublions pas non plus que ceux qui
débutent aujourd’hui ne sont pas forcément conscients de ce
qu’ils devraient avoir, puisqu’ils ne l’ont jamais eu.
La perte des acquis, c’est une chose. Partir de rien en est une
autre.

Les réalités du métier
ont changé. Les médias ont changé. On est tous d’accord
là-dessus. Là où je tique, c’est quand on veut nous faire avaler
que «c’est normal» qu’on cède nos droits. Que c’est dans
l’ordre des choses. Pardon?

Léguer ses droits moraux
signifie que le propos peut être modifié sans notre consentement
(quelques phrases coupées ici et là, par exemple, peuvent avoir un
effet catastrophique si le contexte n’est pas respecté). Quand on
sait que la réputation d’un journaliste est ce qui lui permet de
gagner sa vie, c’est beaucoup lui demander.

(…) Certains observent
que les contrats qu’il est nécessaire de signer aujourd’hui se
valent tous, dans tous les groupes. Mais tous les groupes n’ont pas
autant de tentacules que QMI. De plus, je n’en ai encore jamais vu
qui vont aussi loin.

Personnellement, je n’ai
jamais eu aucun problème à voir mes textes repris sur le site Web
d’un magazine auquel je collaborais. Au contraire: cela m’a
toujours paru logique. Au risque de me faire critiquer par les
puristes du métier, je n’ai jamais eu d’inconvénient non plus à
voir l’un de mes articles publié dans d’autres journaux d’un
même groupe (au contraire, je trouvais cela plutôt flatteur). Mon
gros bogue est quand on mélange Web, hebdos, mensuels et journaux.
J’ai choisi de ne pas écrire dans certains types de publications;
je ne vois pas pourquoi je serais soudainement heureuse d’y
retrouver mes articles.

La pige peut user

Dans un autre ordre
d’idée, la pige peut user. Devoir conquérir un nouveau rédacteur
en chef, même au sein d’une publication à laquelle on collabore
depuis de nombreuses années, peut miner le moral (surtout après
avoir vécu cette situation maintes fois – il y a un gros roulement
dans certaines équipes de rédaction). Même en cumulant près de
deux décennies dans le domaine, il m’arrive régulièrement qu’un
courriel de «pitch» reste sans réponse. J’ai toujours jeté
plusieurs bouteilles à la mer (et n’ai jamais hésité à la
faire). La majorité se sont perdues. Heureusement, certaines ont été
repêchée par des rédacteurs en chef aussi enthousiastes que moi.
C’est ce qui m’a permis de ne jamais manquer de boulot.

(…) J’ai pour
l’impression que le Web est en train de changer (un peu) la donne.
J’ai un contrat de blogueuse voyages pour MSN.ca depuis 2009 qui
m’assure un salaire minimum chaque semaine et, surtout, m’offre
une grande liberté en plus d’être franchement stimulant (J’ADORE
bloguer, surtout sur les voyages). Je signe également des reportages
photos pour la section Voyages. Avant la saga QMI, je publiais chaque
semaine une chronique sur Canoë (avec un salaire que j’avais
négocié) qui m’assurait aussi une certaine sécurité (et là
encore, une bonne dose de plaisir!). J’ai aussi vécu une très
belle expérience avec Sympatico à l’époque où je signais les
chroniques Mama Cool. Je privilégie les collaborations
régulières.

Malgré tout ce que je
viens d’écrire, j’ai encore assez de plaisir pour continuer.
Mais je ne sais pas si mon discours serait le même si je venais tout
juste de sortir d’une école de journalisme (en passant, oui, je
considère qu’elles sont utiles, les études en journalisme – pas
essentielles, mais utiles – ne serait-ce que pour les cours
d’éthique)…

Si, après avoir lu tout
cela, vous avez toujours envie de devenir pigiste, foncez. Mais
gardez la tête haute et les yeux ouvert. Peu importe vos choix. La
dignité, ça n’a pas de prix.

Marie-Julie Gagnon

Pour lire l’intégralité de ce texte rendez-vous sur Taxi-brousse

Voir aussi:

Idée- “J’ai échangé ma visibilité contre tous mes droits”


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