En seulement quelques heures, lundi
soir, tous les clichés de la droite américaine, plus ou moins
habilement recyclés par la droite radicale canadienne, ont été
diffusés sur les ondes de Sun News Network.

Collaboration spéciale: Marc-François
Bernier (Ph. D.), Chaire de recherche en éthique
du journalisme, Université d’Ottawa


Collaboration spéciale: Marc-François
Bernier (Ph. D.), Chaire de recherche en éthique
du journalisme, Université d’Ottawa.

En seulement quelques heures, lundi
soir, tous les clichés de la droite américaine, plus ou moins
habilement recyclés par la droite radicale canadienne, ont été
diffusés sur les ondes de Sun News Network.

Résumons à grands traits la soirée:

– Il y a eu quelques attaques en règle
contre de prétendus ennemis du Canada

– Un ex député de feu le Parti
réformiste et un porte-parole du Fraser Institute (think tank
de droite) sont venus dire pourquoi, selon eux, il fallait ouvrir
davantage la porte au secteur privé pour assurer les soins de santé
(mais on n’a pas eu droit à un point de vue différent qui serait
considéré comme «dissident»).

– Afin de faire le point sur la
situation politique et économique de Cuba, on a invité un animateur
de radio de Calgary dont la seule expertise était d’y être allé à
quelques reprises comme touriste, il y a plusieurs années!

– Luc Lavoie a utilisé ce nouveau
tremplin pour poursuivre son travail de porte-parole de l’ancien
premier ministre Brian Mulroney qu’il souhaite visiblement
réhabiliter en dénonçant les attaques perfides de CBC (ce qui
était peut-être parfois le cas, mais cela est un autre débat).

– On a aussi eu droit à un exemple de
nationalisme canadien de fermeture qui s’en prend aux Nations Unies
(imitant les républicains des États-Unis).

– Pour couronner le tout, plusieurs
segments ont été consacrés à diaboliser CBC qu’on a même comparé
à la Corée du Nord!

En somme, un tsunami d’opinion dans un
désert de faits empiriques. Une tonne de suspicion, mais pas une
once de preuve, ou si peu. Or, quand un argument est valide, c’est
qu’il repose sur une démonstration méthodique et rigoureuse, à
défaut de quoi on verse dans le procès d’intention, la propagande,
sinon la désinformation.

En toute honnêteté, on devra attendre
encore quelques semaines pour avoir une opinion plus juste de ce que
ce nouveau joueur est capable de faire en matière du respect du
droit du public à une information de qualité.

Ceci étant dit, on a quand même pu
assister à quelques échanges moins belliqueux en ce qui concerne le
devoir de loyauté des employés envers leur employeur, en rapport
avec l’histoire de la secrétaire scolaire de la région de Québec
qui arrondissait ses fins de mois en tournant des films
pornographiques.

Même si un des animateurs a cité
Voltaire pour faire la démonstration que la liberté d’expression
est une valeur absolue, ce n’est pas à Sun News Network (SNN)
qu’on a pu entendre des opinions diversifiées et contradictoires,
lundi soir. Bref, il y aurait peut-être une liberté d’expression
sélective et instrumentale, sinon arbitraire comme pourrait nous le
confirmer l’avenir.

Même si on a invoqué Voltaire, ce
n’est pas la rationalité et le débat critique hérité du siècle
des Lumières qui ont brillé à SNN. On a plutôt droit à un
discours assez simpliste et manichéen où la nuance n’est pas
toujours au rendez-vous. Cela est très loin de la pensée complexe
et rigoureuse de Albert Einstein, dont on a tout de même diffusé
une citation sur la liberté, question sans doute de se donner une
légitimité médiatique et intellectuelle.

Catharsis TV

Il faut cependant célébrer non pas
l’arrivée d’une discours de droite au Canada anglais – car il y
existe depuis longtemps et est de plus en plus présent dans les
médias de l’empire Quebecor notamment – mais surtout le fait que
cela va visiblement permettre le soulagement d’un lourd ressentiment,
d’une frustration profonde chez ceux qui croient avec passion qu’il
existe une pensée unique médiatique de gauche au Canada. On
pourrait parler de Catharsis TV tellement cet exutoire leur
sera salutaire.

C’est que toute la rhétorique et la
promotion de SNN reposent sur un présupposé: les Canadiens
en ont marre d’entendre les journalistes gauchistes s’intéresser à
des enjeux sans importance alors que les « vraies affaires »,
les enjeux importants pour les citoyens sont laissés de côté ou
traités de façon biaisée.

Le problème, et il est de taille,
c’est que les sondages d’opinion que Quebecor Media a fait réaliser
au moment de demander sa licence au Conseil de la
radiodiffusion et des télécommunications canadiennes
(CRTC)
indiquent tout le contraire.
Réalisés en 2009 et 2010 par leur sondeur de prédilection, Léger
Marketing, ces sondages du reste assez superficiels indiquent que les
Canadiens ne partagent pas la rhétorique de Quebecor/Sun News
Network
en ce qui a trait au travail des journalistes des autres
médias.

En effet, la majorité des Canadiens
(53 %) ne trouvent pas les journalises biaisés en faveur d’un agenda
politique quelconque (lire un agenda de gauche). Ils estiment au
contraire que les journalistes sont des gens ordinaires qui couvrent
des questions qui intéressent les citoyens comme eux. Seulement 9 %
estiment qu’il s’agit d’une élite (la thèse de Quebecor/SNN veut
y opposer le « populisme »). De même, seulement 10 %
se disaient très mécontents de l’information télévisée et 53 %
avaient une opinion qui allait de « satisfait » à « très
satisfait » même si ces résultats ont été présentés de
façon douteuse dans le document déposé devant le CRTC.

Par ailleurs, un des sondages indique
qu’il n’existait pas une forte demande pour un nouveau diffuseur,
encore moins pour un diffuseur qui biaiserait sa programmation. Il
est dont compréhensible que 73 % des Canadiens ne voulaient pas
payer pour un tel service alors qu’entre 10 et 15 % étaient prêts à
le faire sous certaines conditions. Notons aussi que le sondage nous
rapporte que 75 % des Canadiens se disaient intéressés au concept
de Sun News Network, mais à nul endroit dans ce document on
nous dit comment ce concept leur a été présenté. Il y a là de
quoi demeurer perplexe sur le plan méthodologique.

Une des questions qui se posent est de
savoir si SNN trouvera le public qui va lui permettre d’être
rentable. Avec un budget d’opération annuel d’environ 20 millions de
dollars, si on en croit ce qui a été affirmé hier par un des
animateurs, il y a lieu de croire que le pari sera gagné,
convergence médiatique aidant. À ce chapitre, il faut faire
confiance aux méthodes de gestion de Quebecor Media, mais l’échec
est toujours possible car la publicité ne sera rentable que dans la
mesure où il y aura suffisamment de clients intéressés à payer
pour s’abonner à cette station de télévision.

Une autre question est de savoir si
l’arrivée de ce nouveau joueur aura pour effet de forcer la
concurrence (CBC Newsworld, CTV News) à se ranger un peu plus
à droite, ce qui aurait peut-être pour effet d’accorder à ce
discours une plus grande importance sociale. Les valeurs
journalistiques de vérité, d’exactitude, de rigueur, d’équité et
d’intégrité seraient-elles respectées dans ce réalignement
stratégique ? C’est la notion de « communicateurs
responsables sur des questions d’intérêt public », consacrée
par la Cour suprême du Canada en matière de diffamation, qui sera
mise en cause éventuellement.

Finalement, on doit se demander
pourquoi bon nombre de commentateurs de droite semblent tout
simplement incapables de tenir des discours riches en argumentation
de qualité, basés sur des faits avérés, des données probantes,
des nuances, dans le respect des autres. Autant d’aspects qui
auraient pour effet de les rendre plus crédibles et de contribuer
positivement au débat d’idées, plutôt que de sombrer trop
facilement dans le combat verbal et stérile, ou encore dans les
attaques personnelles que nous servent également certains
commentateurs de la gauche radicale dans les médias alternatifs et
ailleurs.

Ce qui serait souhaitable, ce serait de
modifier le slogan de Sun News Network afin d’avoir des
Straight News et du Ethical Talk, mais cela est sans
doute moins lucratif et la « Cause » – qui semble tout
justifier – ne serait pas toujours gagnante.

Collaboration spéciale: Marc-François
Bernier (Ph. D.), Chaire de recherche en éthique
du journalisme, Université d’Ottawa.

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