Colette Brin, ProjetJ.ca |

Au printemps, tous les espoirs sont permis. En tant que professeure de journalisme, mais aussi comme citoyenne de la ville de Québec, j’ose espérer le règlement prochain d’un conflit de travail qui dure depuis maintenant un an. J’espère que cette entente permettra au Journal de Québec de développer son projet d’information de qualité : un regard audacieux, diversifié et rigoureux sur la ville et sa région, mais aussi une perspective locale sur le Québec et le monde. J’ose croire aussi que ce projet commun aux deux parties guidera leurs discussions sur les heures de travail, la production multiplateformes et autres considérations en litige. Optimiste, vous dites?


Pourtant, j’ai beau scruter l’horizon, je ne vois aucun signe de reprise des pourparlers à court terme. En effet, jusqu’à présent, le conflit de travail ne semble pas avoir affecté outre mesure la rentabilité du Journal de Québec. La concurrence du MédiaMatinQuébec, quotidien gratuit produit par les lock-outés, celle du Soleil désormais en tabloïd, la maigre couverture locale offerte par une équipe de fortune au Journal de Québec ont sans doute entraîné quelques défections. Mais les lecteurs n’ont pas encore déserté le journal en nombre suffisant pour entraîner avec eux les principaux annonceurs.

De leur côté, les syndiqués semblent avoir les ressources et l’énergie nécessaires pour traverser la période creuse de l’été. La production et la distribution de MédiaMatinQuébec demeure sans doute pour eux une grande source de motivation. Curieusement, ce qui devait être un moyen de pression semble contribuer à prolonger le conflit.

À l’occasion de l’anniversaire du lock-out, les syndiqués invitent la population à boycotter, pour une seule journée, le Journal de Québec. Une manifestation est aussi prévue devant les bureaux du quotidien. Si la population semble apprécier le nouveau journal gratuit, et si certains témoignent publiquement leur sympathie aux lockoutés et aux grévistes, le conflit n’a pas suscité de mobilisation générale. Il serait sans doute injuste de comparer la situation au mouvement d’appui spontané à CHOI-FM en 2004. Sans doute, si Quebecor annonçait demain qu’on mettait la clé sous la porte au Journal de Québec, les réactions seraient plus vives…

À l’exception des syndicats, les acteurs publics se sont aussi montrés plutôt discrets face à ce conflit. Même la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et le Conseil de presse du Québec considèrent que ce n’est pas leur rôle de s’immiscer dans ce qu’ils considèrent une affaire interne. Mais n’y a-t-il pas moyen de dénoncer l’enlisement d’un conflit, d’en rappeler les enjeux pour l’avenir d’un métier jugé essentiel en démocratie, sans être accusé de défendre une cause syndicaliste ou corporatiste? Le silence, le laisser-faire n’équivalent-ils pas aussi à une prise de position?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce silence généralisé, sans néanmoins l’excuser. Citons d’abord l’image plutôt négative des syndicats, considérés comme un lobby parmi d’autres, et auxquels il est politiquement coûteux de s’associer, particulièrement à Québec. En outre, Le Journal de Québec, comme l’ensemble des médias Quebecor, est un média populaire délaissé par l’élite, qui ne se précipitera pas nécessairement à son chevet. Pas facile non plus pour les artistes et les auteurs de dénoncer une entreprise qui contrôle une bonne partie de la diffusion culturelle. Les conditions de travail relativement favorables des employés, particulièrement les journalistes, ne suscitent pas beaucoup de sympathie. La règle de l’objectivité journalistique ne favorise pas les prises de position publiques de la part des autres médias, dont certains peuvent par ailleurs profiter d’éventuels déboires du journal. Enfin, force est de constater que ce qui se passe à Québec échappe souvent à l’ « écran radar » des médias nationaux.  

On nous laisse croire que le bras de fer se prolongera au moins jusqu’à l’automne, puisque les négociations devront alors commencer au Journal de Montréal.  L’enjeu sera alors de taille : l’impact de la concurrence de La Presse, dont l’entente récemment conclue pourrait lui permettre d’ici là de développer un contenu Web à la fois attrayant et informatif. Espérons que l’enthousiasme printanier des artisans de Gesca susciteront de bonnes idées – dans un tout autre registre journalistique, et vive la diversité! – chez leurs concurrents de Quebecor.

Plutôt que de m’engager à boycotter Le Journal de Québec, dont j’étais déjà, je l’avoue, une lectrice peu assidue, je préfère m’engager à m’abonner une fois le conflit terminé. J’invite mes collègues, mes amis, et tous les résidents de la région de Québec qui liront ce texte à faire de même. Une toute petite action citoyenne qui ne suffira peut-être pas à faire débloquer l’impasse, mais au moins, j’aurai l’impression d’avoir fait quelque chose…

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