Réunis à l’invitation de l’Association des communicateurs scientifiques (ACS), quatre journalistes couvrant les sciences dans différents médias canadiens ont échangé sur la pratique de leur métier. Autour de la table, deux francos et deux anglos. L’occasion de se demander si la couverture du sujet demeure la même selon que l’on s’adresse à un public de langue française ou anglaise.

Réunis à l’invitation de l’Association des communicateurs scientifiques (ACS), quatre journalistes couvrant les sciences dans différents médias canadiens ont échangé sur la pratique de leur métier. Autour de la table, deux francos et deux anglos. L’occasion de se demander si la couverture du sujet demeure la même selon que l’on s’adresse à un public de langue française ou anglaise.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Il y a plusieurs années, nous avons fait un documentaire sur les traumatismes liés à la tuerie du collège Dawson, explique Michel Rochon, journaliste scientifique à Radio-Canada. Ça nous a pris un an. Nous avons eu accès aux dossiers médicaux des jeunes, mené des entrevues, fait une recherche très exhaustive. Nous avons gagné des prix avec ce reportage! Au moment de la diffusion, nous avons envoyé une cassette à CBC. Ça se passait certes au Québec, mais dans un collège anglophone, ça pouvait intéresser le public anglophone. Ils n’en ont pas voulu.»

Une histoire qui résume la situation à laquelle Michel Rochon doit faire face chaque jour. Côté francophone, lui est seul, quand à CBC, le service compte sept personnes dont quatre journalistes. Selon lui, pas de doute, il existe une différence dans le traitement de la nouvelle scientifique au Québec et dans le reste du Canada.

«Rien que pour une question de langue, argue-t-il. Je dois passer des témoins francophones en ondes. Comment je fais quand une découverte provient d’un laboratoire anglophone? Soit je la résume moi-même, soit je pars à la recherche d’un spécialiste du sujet, ici, au Québec. Mais c’est très délicat. Il peut être jaloux, pas très à l’aise avec l’idée d’aller devant la caméra pour commenter le succès d’un autre, qui plus est, avec lequel il est peut-être en compétition. Souvent, je fais le choix de ne pas en parler du tout. Je me concentre sur les découvertes québécoises. Le public aime ça. Il est fier de savoir que nous avons, nous aussi, des gens comme Hubert Reeves.»

Coast to coast

Une solitude que les trois autres intervenants ne semblent pas vivre et qu’ils pensent n’être finalement qu’une réalité très radio-canadienne.

«Que mon expert soit du Québec, de la Colombie britannique ou même du Venezuela, ça ne change rien pour moi, estime Anne-Caroline Desplanques, qui vient d’obtenir sa permanence au Journal de Montréal, comme reporter affectée aux sciences. Chez Quebecor, je ne vis pas un tel clivage institutionnel. Mes histoires sont bien souvent traduites dans les Sun, coast to coast. Ma problématique se situe plutôt dans le traitement puisque j’écris pour un lectorat de tabloïd. Mes histoires partent de l’anecdote, de problèmes que les gens vivent au quotidien. Quelle que soit leur langue.»

Régionalisme

André Picard est le spécialiste santé au Globe and Mail. Il est également l’auteur de The gift of death, ouvrage revenant sur le scandale du sang contaminé.

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«Ce scandale a touché proportionnellement plus de Québécois que d’autres Canadiens, raconte-t-il. J’ai donc essayé de faire publier le livre en français. Mais l’éditeur souhaitait que je le reprenne pour ne garder que les cas québécois! C’est un fait que le Québec ne s’intéresse qu’au Québec… mais c’est aussi vrai ailleurs: il y a quelques semaines, j’étais à l’école de journalisme de l'Université de Colombie-Britannique. Et là, je me suis fait reprocher, par les étudiants, que les journalistes du Globe and Mail ne donnaient la parole qu’aux chercheurs de l’Ontario! Nous ne vivons pas deux solitudes au Canada. Il y en a en fait autant qu’il y a de régionalismes. Mais ça n’a rien à voir avec la langue.»

Intérêts du lectorat

Si l’on suit le raisonnement d’André Picard, les quotidiens La Presse et The Gazette, l’un francophone, l’autre anglophone, mais tout deux implantés dans la même région, en l’occurrence Montréal, devraient avoir un traitement des sciences assez similaire.

«Et c’est le cas, estime Aaron Derfel, journaliste santé à The Gazette. Le scandale des mammographies, qui a d’ailleurs intéressé jusque dans l’ouest du Canada, les listes d’attente pour avoir un médecin de famille, le débat public/privé, l’engorgement des salles d’attente, la construction des deux méga-hôpitaux, etc. Ce sont les sujets que nous couvrons aussi bien du côté anglophone que francophone, parce qu’ils touchent notre lectorat montréalais. Peut-être que les journalistes du Toronto Star écrivent moins sur le système de santé ontarien parce qu’il pose moins de problèmes.»

Plus que par le diktat de la langue, le sujet, l’angle et les experts choisis par les journalistes scientifiques seraient ainsi dictés par les intérêts de leur lectorat.

«Nous faisons nos choix en fonction de nos marchés, conclut Michel Rochon. C’est parfois frustrant mais c’est la demande de nos patrons. C’est pourquoi nous parlons tous beaucoup santé et que nous avons de la difficulté à faire monter de la science dure à l’antenne. À moins qu’il ne s’agisse du Boson de Higgs ou de Chris Hadfield. Mais à ce moment-là, tous les journalistes scientifiques du monde entier parlent alors du même sujet.»

 

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Anne-Caroline Desplanques est aussi la Rédactrice en chef de Projet J.