Trois journalistes indépendants lancent cette semaine au Québec, deux nouveaux médias. D’un côté, Planète F, confondé par Mariève Paradis et Sarah Poulin-Chartrand, de l’autre Inouï, codirigé par Marc-André Sabourin. L’occasion de se demander ce qui pousse les journalistes à devenir entrepreneurs.

Trois journalistes indépendants lancent cette semaine au Québec, deux nouveaux médias. D’un côté, Planète F, confondé par Mariève Paradis et Sarah Poulin-Chartrand, de l’autre Inouï, codirigé par Marc-André Sabourin. L’occasion de se demander ce qui pousse les journalistes à devenir entrepreneurs.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Dans mon cas, il n’y avait rien de plus naturel, estime Marc-André Sabourin, journaliste indépendant, récipiendaire de plusieurs prix couronnant sa carrière. Je viens d’une famille d’entrepreneurs. Depuis le Baccalauréat, je m’imagine lancer mon propre média. C’était donc souhaité, il suffisait que je trouve quelle sorte de magazine lancer. Lorsque j’ai trouvé un concept qui me plaisait, j’ai franchi le pas. En l’occurrence, il s’agit plutôt d’une maison d’édition même si le produit est de nature journalistique. Je me pose chaque jour des questions d’ordre éthique par exemple, et des questions liées à l’écriture journalistique.»

Initialement prévu à l’automne dernier, Inouï sera finalement lancé ce soir, avec pour démarrer, cinq histoires «incroyables mais vraies», quatre traductions et un texte original, signé par le Pdg lui-même.

De leur côté, Mariève Paradis et Sarah Poulin-Chartrand avouent revêtir la casquette d’entrepreneure un peu par hasard, et beaucoup par désir de liberté, car ni l’une, ni l’autre n’avait envisagé créer leur propre média lorsqu’elles ont rêvé de devenir journaliste.

«Je n’imaginais même pas être pigiste!, s’exclame Mariève Paradis, qui était pourtant il y a encore un mois présidente de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ). Alors créer ma propre entreprise, j’étais loin d’y penser. Il y a plein de choses qui m’ont cependant amenée à le faire, l’insatisfaction de mes expériences précédentes, la volonté de faire mieux, de faire comme je veux, de prendre toute la place dont j’ai besoin pour traiter tel sujet et que je sois la seule à en décider. J’ai eu envie de créer un  média pour y publier à la fois ce que je souhaitais lire et écrire. Bref, il y a un fort désir de liberté dans ma démarche.»

Valorisant et stimulant

Planète F, avec un F comme Famille, a été lancé hier avec un premier gros dossier portant sur les violences obstétricales.

«C’est une idée que l’on avait depuis les tout débuts parce que le sujet revient souvent sur les forums de mères, explique Sarah Poulin-Chartrand. J’avoue que nous avions un peu peur de passer pour des illuminées parce qu’il ne s’agit pas d’un sujet a proprement léger… mais finalement, il est dans l’air ces temps-ci avec la polémique sur le point du mari. Mais avec Planète F, nous offrons un dossier fouillé. Huit articles sur ce sujet… nulle part ailleurs, nous n’aurions pu publier une chose pareille. C’est une vraie liberté de pouvoir écrire pour son propre magazine… bien sûr, il faut aussi être à l’écoute de son lectorat. On sait bien que pendant toute la première année au moins, on va être dans une dynamique d’essai/erreur. On va tenter des choses.»

Si elle avoue que les journées de travail sont longues ces derniers mois, avec le lancement du site web d’un côté et les contrats qu’elle doit continuer à honorer pour remplir la marmite de l’autre, Sarah Poulin-Chartrand confie que la liberté qu’elle entrevoie lui donne des ailes.

«Je retravaille pratiquement tous les soirs mais il n’y a pas une minute que je donne à Planète F que je considère comme une corvée, affirme-t-elle. Jamais je n’y vais à rebours. C’est tellement valorisant de travailler pour soi, tellement stimulant de s’associer avec une amie sur un projet commun. Mais c’est sûr que ça prend du temps. Parfois, je plaisante en disant qu’en 2014, je vais avoir des jumeaux», conclut celle qui donnera naissance à son troisième enfant un peu plus tard cette année.

Campagnes de sociofinancement

Mariève Paradis et Marc-André Sabourin ont eux aussi dû garder quelques contrats de piges pour pouvoir payer leurs factures en attendant que leurs entreprises soient viables et génèrent des profits. Le Pdg d’Inouï avoue d’ailleurs que outre les quelque 13 000 dollars que lui a rapporté sa campagne de sociofinancement, il a dû aussi piger dans ses poches pour lancer la plateforme.

«Car nous avons mis un  point d’honneur à payer tous nos collaborateurs, photographes, illustrateurs, traducteurs. Et je crois pouvoir dire que nos tarifs sont compétitifs, affirme-t-il. Nous avons dû aussi payer les droits pour les histoires que nous avons achetées et fait traduire. Les auteurs d’histoires originales recevront quant à eux 50% du montant des ventes. Nous espérons à terme leur verser des à valoir, mais ce n’est pas encore possible.»

Du côté de Planète F, les deux cofondatrices avouent avoir signé des ententes avec leurs collaborateurs sans vouloir en dévoiler la teneur.

«C’est une des raisons pour lesquelles je ne me suis pas représentée à la présidence de l’AJIQ, avoue Mariève Paradis. J’avais comme un  malaise d’être passée de l’autre côté de la clôture et de ne pas pouvoir offrir à mes pigistes des conditions idéales. Mais on espère bien pouvoir respecter rapidement le contrat type mis en place par l’AJIQ.»

Les deux jeunes femmes sont elles aussi passées par une campagne de sociofinancement et comptent maintenant sur leurs abonnements pour gagner leur pari. Déjà leur passage lundi à l’émission de Ici Radio-Canada Première, Medium Large, a fait exploser les chiffres et elles avouent avoir atteint leur objectif du mois d’avril.

À bonne école avec la pige

Et même si ni les uns, ni les autres ne peuvent prédire l’avenir de leur média, ils en sont certains, être pigiste leur donne une bonne base pour se lancer à leur propre compte.

«En tant que pigiste, on a notre propre petite entreprise, explique Sarah Poulin-Chartrand. On passe notre temps à convaincre des gens de l’intérêt d’un sujet, que ça s’adresse à leur public, etc. On est capable aussi de trouver les meilleurs interlocuteurs dans tel ou tel domaine. On a fait la même chose pour Planète F et on a dû être convaincantes puisque nous avons réussi à fédérer des gens qui nous ont conseillées et aidées sans que nous puissions les payer.»

«Les qualité inhérentes au journaliste se transposent très bien à l’entrepreneur, ajoute Marc-André Sabourin. Un journaliste doit faire preuve d’initiative, de débrouillardise, il doit avoir des idées nouvelles. Un entrepreneur aussi. Un journaliste va tout mettre en œuvre pour trouver un  document qui l’intéresse, il a de l’opiniâtreté, chose dont l’entrepreneur doit aussi faire preuve car il doit toujours faire face à une multitude d’imprévus. Le journaliste, comme l’entrepreneur, a également la volonté d’essayer de nouvelles choses», souligne-t-il, tout en nuançant sa comparaison.

«Si je devais mettre une faiblesse de l’avant, c’est l’incapacité chez nombre de journalistes, de pouvoir repenser leurs modèles d’affaires, affirme-t-il. Alors même que dans leur métier, ils cherchent à voir plus loin et à innover, dès qu’il s’agit des médias, ils restent très traditionnels et ont des discours pessimistes. Or, oui, nous devons repenser nos modèles d’affaires et nous, nous pensons que c’est possible. C’est  ce qu’on va essayer de démontrer avec Inouï

Visitez les sites web de Planète F et Inouï

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