Par Marc François Bernier

La campagne de Quebecor Media contre la SRC/CBC va bien au-delà de la saine critique d’une institution publique, bien au-delà du dénigrement. Elle ressemble de plus en plus à une campagne de propagande qui transgresse l’éthique et la déontologie du journalisme.

Par Marc François Bernier, titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme à l'Université d’Ottawa

La campagne de Quebecor Media contre la SRC/CBC va bien au-delà de la saine critique d’une institution publique, bien au-delà du dénigrement. Elle ressemble de plus en plus à une campagne de propagande qui transgresse l’éthique et la déontologie du journalisme.

Il ne se passe presque pas un jour sans qu’un des nombreux chroniqueurs ou journalistes de Quebecor Media ne s’attaque à la SRC/CBC, dans les journaux francophones et anglophones, sur Internet et sur les ondes de Sun News (la dernière flèche au tableau: Un animateur de CBC fait la fête aux frais des contribuables).

D’est en ouest du Canada, les mêmes arguments et pseudo scandales sont repris, diffusés et martelés sur toutes les plates-formes par quelques chroniqueurs qui veillent à y mettre un peu de couleur personnelle. La propagande opère en effet de cette façon: sélectivité des informations, déformation, décontextualisation, martelage du même message, etc (et ça fonctionne: la réponse de la SRC/CBC à un éditorial de The Gazette).

On croirait assister à un procès stalinien contre des déviationnistes, pour utiliser une des métaphores éculées qui semblent encore chères à certains chroniqueurs (comme on peut le lire dans deux récents textes de Eric Duhaime et Ezra Levant).

Les motivations idéologiques et commerciales ne sauraient tout permettre, tout excuser, encore moins quand cela s’opère par un détournement des ondes publiques à des fins privées. Il est permis de croire que derrière certaines critiques de la performance de la SRC/CBC, c’est son existence même qui est réellement visée.

Pour l’observateur le moindrement lucide, il est très difficile de croire en la spontanéité de ces chroniqueurs qui ne peuvent qu’être conscients des attentes à leur endroit et doivent en quelque sorte livrer la marchandise. Du reste, des journalistes de Quebecor Media ont déjà affirmé qu’ils reçoivent parfois des commandes pour attaquer des médias concurrents. Le journalisme est une activité individuelle, certes, mais il s’exerce de plus en plus dans un contexte d’entreprise qui impose des limites à l’autonomie des journalistes en plus d’encourager certaines pratiques.

Certes, il existe de très bonnes raisons de critiquer la SRC/CBC. On peut par exemple remettre en question sa trop grande proximité avec les journaux de Gesca, on peut douter de son indépendance éditoriale en matière d’unité canadienne, on peut lui reprocher une certaine arrogance dans sa façon de traiter les plaintes du public (comme d’autres médias du reste) ou les demandes d’accès à l’information, on peut critiquer certaines faiblesses du Bureau de l’ombudsman, on peut déplorer qu’elle laisse Don Cherry éructer sa francophobie/xénophobie en lui versant un cachet faramineux, etc.

Mais encore faut-il s’assurer de l’exactitude des faits. Encore faut-il garantir l’équité de la démarche journalistique. Encore faut-il que l’intégrité soit au rendez-vous. Tout cela afin de garantir le droit du public à une information de qualité, tout cela pour enrichir le débat public. Or, c’est loin de toujours être le cas quand un chroniqueur de Quebecor Media évoque la SRC/CBC. Le journalisme d’opinion ne permet pas d’induire en erreur le public et de causer des préjudices injustifiés à qui que ce soit.

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Au-delà de la guerre des empires, il y a quelque chose de plus problématique. Quand des chroniqueurs acceptent le rôle de mercenaires de l’opinion, quand ils bradent un droit à la dissidence si fondamental en démocratie, quand ils interprètent sans arrêt la même partition, ils se rangent alors irrémédiablement dans le camp des activistes et propagandistes plutôt que des informateurs. Ils se mettent totalement au service de leur employeur plutôt que de servir le public. Ils tournent le dos aux principes éthiques et aux règles déontologiques qui sont à la base du droit du public à une information de qualité.

En agissant ainsi, on se livre à un détournement de la fonction sociale du journalisme afin de servir avant tout les intérêts d’une entreprise et de certains de ses dirigeants. Bien entendu, cela se fait au nom d’un populisme qu’on associe à la démocratie, puisque la propagande exige d’occulter ses bénéficiaires réels pour prétendre à l’efficacité.

On comprend mieux pourquoi Quebecor Media cherche à protéger ses journalistes contre toute forme d’imputabilité, en se retirant des conseils de presse du Québec et de l’Ontario. Prétendre qu’on cherche ainsi à échapper à une quelconque rectitude politique n’est pas crédible. Mais on peut cependant y voir l’admission d’une décision délibérée de renier les normes professionnelles reconnues dans toutes les sociétés démocratiques.

Notons cependant que ce sont des normes déontologiques similaires, c’est-à-dire une même «rectitude politique», qui guident en principe les délibérations du Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR), le seul organisme auquel Quebecor Media dit accorder encore une quelconque crédibilité. Or, rien ne garantit que le CCNR se montrera plus conciliant quand il analysera les plaintes concernant le conglomérat médiatique. Reste à savoir si Quebecor acceptera de diffuser les décisions qui lui seront défavorables, comme s’y engagent les membres du CCNR.

On peut par ailleurs s’attendre à ce que les fautes professionnelles (manque d’exactitude, d’équité ou d’intégrité) coûtent de plus en plus cher en frais juridiques et en dommages accordés par les tribunaux canadiens et québécois, au détriment des actionnaires de Quebecor Media que sont devenus les Québécois, par l’intermédiaire de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

 

Marc-François Bernier est membre du comité éditorial de ProjetJ.ca