Par Christiane Dupont* |

Un mot qui fait couler beaucoup d’encre que la convergence ! La définition du dictionnaire nous dit que cela signifie « tendre vers un même but ». Dans le cas des médias, le but n’est-il pas d’utiliser au maximum les ressources existantes et d’éviter les duplications pour que les profits de l’entreprise soient optimaux ?

Si la convergence fait horreur aux syndicats et fait saliver les propriétaires de médias, il n’en reste pas moins qu’elle fait désormais partie du paysage médiatique au Québec, comme ailleurs. ProjetJ s’est interrogé. Doit-on enseigner la convergence aux étudiants en journalisme ? Voici ce qu’en pensent quelques membres issus de la communauté journalistique et universitaire du Québec.

Converger à visière levée

Paul Cauchon, journaliste et chroniqueur médias au journal Le Devoir, croit qu’il faut préparer les étudiants à cette nouvelle réalité, mais qu’il ne faut pas leur enseigner à «converger» les yeux fermés.

« La convergence, dit-il, c’est souvent, pour les entreprises, une façon de réduire les coûts et de faire travailler encore plus les artisans de l’information à moindre frais. Il faut que tout le monde en soit conscient et il faut aussi que les futurs journalistes soient capables de défendre leurs droits dans cet univers. Mais il ne faut pas se fermer les yeux non plus: on va de plus en plus demander aux journalistes d’être plus polyvalents, de savoir conjuguer l’information sur plusieurs supports. Personnellement, ajoute Paul Cauchon, j’ai un sérieux malaise à ce que la même personne fasse à la fois de l’écrit, du son, de la vidéo. Ce sont souvent des approches très différentes, qui exigent une maîtrise technique différente. »

Paul Cauchon plaide pour que la convergence  se fasse dans un même secteur médiatique. Ainsi, pour donner un exemple très précis, il préférerait qu’un journaliste de l’écrit, à partir de la même information, puisse rédiger un texte écrit en différentes versions, soit une pour le média traditionnel, une pour le site Internet, et une pour un blogue.
« Je serais également partisan d’offrir une meilleure formation de pupitreur aux étudiants. Le pupitreur doit penser l’organisation d’une page tant du point de vue graphique et visuel que du point de vue journalistique et éditorial. Si on y ajoute une formation sur l’organisation d’une page web, je crois que l’étudiant serait mieux outillé. »

Des super-journalistes ?

Pour Louis Poirier, responsable du certificat en journalisme à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, on devrait plutôt parler de « polyvalence professionnelle ». M. Poirier cite en exemple l’annonce de la PC (voir plus bas) suivante, où l’employeur mentionne qu’il est à la recherche de candidats intéressés à « écrire pour une variété de nouvelles plateformes, dont les journaux, la radio, la télé, les services en ligne et sans fil, et le câble ».
« Emplois d’été à Toronto : reporters/rédacteurs, producteurs en ligne, rédacteurs en studio, adjoints à la rédaction
Êtes-vous intéressé à…

•    Travailler dans une opération 24/7 où les nouvelles sont transmises dès qu’elles surviennent?
•    Écrire pour une variété de nouvelles plateformes, dont les journaux, la radio, la télé, les services en ligne et sans fil, le câble?
•    Vous concentrer en priorité sur les nouvelles nationales et internationales?
•    Améliorer vos compétences dans un milieu de travail positif, collégial et instructif?
•    Être parmi les premiers à connaître les dernières nouvelles?
•    Devenir un meilleur journaliste? »

« L’exemple de l’offre d’emploi de la Presse Canadienne, dit Louis Poirier, est révélateur en ce sens que l’employeur  fait appel à des candidats “super-journalistes” en mesure de bien fonctionner dans un environnement multiplateformes. M. Poirier s’interroge : « Est-ce que ce genre de journaliste hyper polyvalent existe ? Est-ce que l’employeur fabule en pensant qu’un journaliste débutant possède toutes ces compétences à sa sortie de l’université et maitrise les moindres subtilités des différents médias ? Parle-t-on d’un super journaliste ou plutôt d’un super technicien ? »

Il précise que le programme dont il est le responsable permet aux étudiants de faire en sorte d’acquérir des compétences polyvalentes (pupitre, Internet, médias traditionnels tant écrits qu’électroniques). « Je ne crois pas, dit-il, que ce soit le rôle des universités de former des journalistes à partir d’un modèle d’entreprise mais plutôt l’inverse. » Louis Poirier considère qu’il incombe aux médias qui embauche de former leur personnel afin qu’il s’adapte à un nouveau modèle d’affaires ou à des outils technologiques nouveaux. « Tout cela ne veut pas dire que nous sommes des dinosaures qui refusons les changements techniques ou l’évolution d’une discipline, ajoute-t-il. Nous nous adaptons le mieux possible aux changements technologiques et aux nouvelles réalités de la profession. »

Adapter sa formation ?

De son côté, Daniel Giroux, secrétaire général du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, constate que de plus en plus de gens vont délaisser les médias traditionnels et particulièrement la presse écrite au profit des nouveaux médias : internet, Blackberry, cellulaire.

« Or, dit-il, ces nouveaux médias proposent de plus en plus de contenus audio et vidéo. Si les journaux veulent maintenir leur place comme source importante d’information, ils ne pourront plus  se contenter de proposer sur ces nouveaux médias  des textes écrits accompagnés de photos, comme ce que l’on retrouve dans leurs versions papier. Ils devront s’adapter aux  nouveaux médias. Or le modèle d’affaires sur ces nouvelles plateformes risque d’être moins payant pour les journaux. »

Rappelant que la concurrence pour les dollars des publicitaires sur ces plateformes y est très vive et qu’elle implique de nouveaux acteurs qu’on ne retrouve pas dans les médias traditionnels. M. Giroux donne en exemple : les moteurs de recherche, les sites tels que You Tube et MySpace, etc. Les lecteurs de journaux sur le Net sont moins payants que ceux de la version papier.

Pour ces raisons, Daniel Giroux croit que des changements vont intervenir dans l’organisation du travail et dans la manière de couvrir des événements, surtout en presse écrite. « L’université, dont le mandat est de préparer des étudiants à exercer cette profession telle qu’elle se pratique aujourd’hui mais aussi telle qu’elle se pratiquera dans l’avenir,  devrait adapter sa formation en conséquence.  Il est probable que celles et ceux qui auront les premiers à relever le défi seront des journalistes indépendants », conclut-il.

*Christiane Dupont est journaliste au magazine Québec inc après avoir été journaliste indépendante pendant 14 ans. Elle est co-auteure du livre Les nouveaux journalistes, le guide. Entre précarité et indépendance. Elle est également responsable de la rubrique « Formation » sur le site du ProjetJ.

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