Le Devoir |

Marc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme
(CREJ) de l’Université d’Ottawa et auteur de Journalistes , au pays de
la convergence: sérénité, malaise et détresse dans la profession
(Presses de l’Université Laval)

La convergence des médias d’information pèse lourd sur les épaules des
journalistes du Québec, qui n’ont pas toujours l’autonomie qu’il faut
pour résister aux commandes de leurs supérieurs, et cela est encore
plus vrai pour les journalistes de Quebecor.

Le Devoir |

Marc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme
(CREJ) de l’Université d’Ottawa et auteur de Journalistes , au pays de
la convergence: sérénité, malaise et détresse dans la profession
(Presses de l’Université Laval)

La convergence des médias d’information pèse lourd sur les épaules des
journalistes du Québec, qui n’ont pas toujours l’autonomie qu’il faut
pour résister aux commandes de leurs supérieurs, et cela est encore
plus vrai pour les journalistes de Quebecor.

Selon notre recherche réalisée l’année dernière, et dont l’analyse
finale vient d’être publiée, la grande majorité des journalistes
syndiqués du Québec travaillent pour des conglomérats dont le respect
pour la mission démocratique et la liberté inhérentes au journalisme
varie grandement. La recherche a été menée auprès de 385 journalistes
travaillant principalement pour Radio-Canada, Gesca et Quebecor. Il
s’agit de la plus vaste enquête du genre réalisée au Québec.

Au sein de chaque conglomérat médiatique, on trouve des individus
dont les aspirations professionnelles sont en porte-à-faux avec les
priorités de leur organisation de travail. Mais ce désalignement est
plus prononcé chez les journalistes de Quebecor que pour ceux de Gesca
et de Radio-Canada.

Les journalistes des trois conglomérats partagent les mêmes valeurs
professionnelles, mais ils sont aux prises avec des modèles de gestion
et des modes de propriété qui les limitent plus ou moins quand vient le
temps de produire une information qu’ils souhaitent pertinente
socialement.

Le mode de propriété, les attentes des actionnaires, la concurrence
excessive, le mélange des genres journalistiques que sont l’information
et l’opinion et, surtout, la présence du sensationnalisme et de
l’information-spectacle sont des facteurs que les journalistes
critiquent sévèrement. Par ailleurs, la grande majorité des
journalistes, tous conglomérats confondus, sont d’avis que la
concentration et la convergence des médias nuisent à la qualité, à la
diversité et, surtout, à l’intégrité de l’information, qui serait
détournée du service public afin de satisfaire des intérêts
particuliers.

Dans les grands conglomérats médiatiques du Québec, les
journalistes témoignent de leur incapacité de critiquer leur propre
média, même lorsque celui-ci a manqué de rigueur dans son traitement de
l’information. Ils affirment en majorité ne pouvoir diffuser des
informations qui nuisent aux intérêts de leur employeur. Non seulement
y a-t-il autocensure, mais ils sont très nombreux à penser qu’elle
favorise la promotion des journalistes au sein de leur média.

Intervention

Notons que, pour un grand nombre de répondants, il ne fait pas de
doute que la concentration et la convergence des médias menacent la
liberté des journalistes, bien davantage que les tribunaux. Il ne faut
donc pas s’étonner que la grande majorité des journalistes demandent
une intervention gouvernementale pour limiter la concentration de la
propriété de la presse, qui est au coeur du phénomène de la
convergence.

Notre enquête révèle que la situation est plus critique pour les
journalistes de Quebecor, contraints par un corset organisationnel qui
les empêche souvent de se livrer au journalisme de qualité qu’ils
souhaitent pourtant faire. En cela, il est injuste de toujours
critiquer ces journalistes pour le type d’information qu’ils diffusent,
alors que les vrais responsables seraient souvent ceux qui décident
quel événement (ou non-événement) sera couvert, et de quelle façon.

Les résultats de notre recherche invitent à une meilleure
compréhension des conditions difficiles dans lesquelles ces
journalistes doivent exercer leur métier, voire à une réelle empathie à
leur endroit, au lieu du mépris que leur réservent certaines élites.

Demi-professionnels

Les journalistes voudraient être des professionnels, mais ils ont
un statut d’employé qui les prive en bonne partie de l’autonomie dont
ils auraient besoin pour servir avant tout l’intérêt public. Leur
loyauté première doit souvent aller à leur employeur plutôt qu’au droit
du public à une information de qualité.

Chaque conglomérat veut en quelque sorte embrigader ses
journalistes pour en faire de fidèles employés, au détriment de leur
liberté d’expression. Cet embrigadement se manifeste notamment par la
promotion des produits, des filiales ou des collègues du groupe
médiatique pour lequel on travaille, mais aussi par la critique,
partisane dirait-on, des médias concurrents. Cela n’est pas sans poser
de véritables problèmes éthiques qui minent la crédibilité des
journalistes et des entreprises de presse.

Les journalistes vivent mal la tension inhérente au double statut
de professionnel et de salarié. Ils voudraient avoir plus de liberté et
produire une information plus pertinente socialement, mais ils savent
que leur salaire et leurs conditions de travail reposent sur des
impératifs économiques qui s’opposent souvent à ces nobles aspirations.
C’est en cela que les journalistes sont, en réalité, des
demi-professionnels, ceci étant dit en tout respect.

De plus, ils ont perdu le monopole de l’information puisque, avec
Internet, tout citoyen qui le désire peut se prétendre journaliste.
Dans certains cas, ces journalistes amateurs diffusent des informations
pertinentes avec la même compétence que les journalistes dits
professionnels. Cela, ajouté à leur statut d’employé, affecte
doublement leur identité professionnelle, qui en sort quelque peu
meurtrie.

Les journalistes à l’emploi des médias traditionnels peuvent
chercher à se distinguer en adhérant formellement à des principes
éthiques et à des règles déontologiques, mais leur capacité réelle de
respecter ces normes est limitée par les désirs des employeurs qui ont,
actuellement, des motivations économiques, sinon politiques, beaucoup
plus déterminantes.

Du reste, si les journalistes sont en mesure de se donner des
règles déontologiques fort pertinentes, ils sont impuissants à les
faire respecter, contrairement aux vrais professions. Devant les enjeux
de la convergence, le vrai défi professionnel est peut-être là, au-delà
du volontarisme et des sanctions morales qui ne portent pas à
conséquence. Pour l’instant, ils ont implicitement délégué leur système
de discipline aux tribunaux civils.

Notre enquête révèle que les journalistes syndiqués du Québec sont
très critiques face aux effets négatifs de la concentration et la
convergence des médias sur la qualité, la diversité et l’intégrité de
l’information. Chez les journalistes de Quebecor, on peut même parler
de détresse tellement ils jugent leur situation déplorable sur le plan
professionnel.

Notre analyse incite à croire que les journalistes,
individuellement ou collectivement, ne peuvent améliorer la situation
s’ils ne sont pas appuyés par des mesures législatives qui limiteraient
ces effets néfastes. Mais, surtout, les journalistes ne peuvent rien si
le public n’exige pas le respect de son droit à une information de
qualité, à la fois libre et responsable.

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