C’est maintenant officiel, dans un mois jour pour jour, le journal La Presse lancera sa toute nouvelle application pour tablette numérique baptisée LaPresse+. Un premier pas vers l’abandon total du papier, probablement d’ici cinq ans.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

C’est maintenant officiel, dans un mois jour pour jour, le journal La Presse lancera sa toute nouvelle application pour tablette numérique baptisée LaPresse+. Un premier pas vers l’abandon total du papier, probablement d’ici cinq ans.

Le secret le moins bien gardé de la scène médiatique québécoise n’en est plus un: le 18 avril prochain, après trois années de recherche et développement, La Presse prendra finalement le virage numérique que les lecteurs assidus de ProjetJ connaissent sous le nom de code de «plan Ipad».

C’est Gabrielle Duchaine, jeune journaliste à La Presse qui a annoncé la nouvelle le 4 mars dernier sur le site internet du journal. Pas grand-chose, un article d’à peine cent vingt mots qui ne dit rien de plus que ce que l’on sait déjà, à part révéler le nom de la future application: LaPresse+. Le lendemain, par voie de communiqué, le président et éditeur, Guy Crevier, plutôt avare de déclarations en principe, s’est fendu d’un commentaire: «il y a près de trois ans, La Presse a jeté les bases d’un vaste projet numérique. Depuis, d’importantes ressources humaines et financières ont été investies dans la recherche et le développement d’une nouvelle plateforme pour tablette numérique. Le développement de La Presse+ s’est avéré un défi emballant pour toute l'équipe, car offrir à nos lecteurs les meilleures plateformes possibles pour s’informer est un objectif qui nous anime profondément.»

Le communiqué précise que tous les détails seront dévoilés au moment du lancement… et personne ne semble vouloir en dire plus pour l’instant du côté de la direction, comme des syndicats. Le secret n’en est plus un, mais Gesca a un plan de communication bien ficelé et ne délivre les informations qu’au compte-goutte.

Grands perdants, les distributeurs

Alors que sait-on de ce fameux «plan Ipad», dont ProjetJ révélait l’existence il y a de ça deux ans? D’abord des faits: en août 2010, Sylvie Leduc quitte Molson Coors, où elle occupait le poste de vice-présidente du développement des affaires, pour devenir vice-présidente aux affaires numériques à La Presse. L'aventure dure quelques mois seulement puisque que Mme Leduc démissionne fin mars 2011, avouant «plusieurs divergences d’opinions avec la haute direction». À l’époque de son embauche, Guy Crevier admettait que l’édition pour tablettes occupait «une place prioritaire dans la planification stratégique» du journal. Depuis, plus un mot jusqu’à l’annonce officielle de ces derniers jours.

Pourtant le virage semble vouloir être radical. D’abord, il ne concernera pas seulement La Presse, mais aussi les six autres quotidiens appartenant au groupe Gesca, à savoir La Voix de l’Est, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Droit, Le Quotidien et Le Soleil. Ensuite, il prévoit l’abandon pur et simple du papier d’ici cinq ans, selon, les prédictions les plus optimistes, d’autres parlant plutôt de sept à dix ans. Mais une chose est sure, l’édition papier passera très rapidement, peut-être même dès cette année, de 275 000 copies quotidiennes les jours de semaine à 75 000. L’objectif, s’affranchir, à terme, des frais incompressibles d’impression et de distribution, qui représentent en général la moitié des frais d’exploitation d’un journal. L’abandon progressif du papier n’a jamais été confirmé officiellement par la direction de Gesca… qui a cependant souligné à plusieurs reprises que le contrat d’impression qui la lie à Transcontinental prendrait fin en 2018.

Parmi les emplois les plus menacés par ce virage numérique, donc, la distribution. Or, le 17 janvier dernier, prétextant des revenus publicitaires en berne, la direction de Gesca proposait à son syndicat la suppression de 55 postes sur les 150 que compte l’unité, une offre qualifiée de «farfelue», qui a été rejetée à l’unanimité.

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Enthousiasme… jusqu’à quand ?

La révolution annoncée repose sur une idée simple: un abonnement de trois ans au journal format numérique en échange d’une tablette d’Apple ou autre. Sur le modèle de ce qui se pratique dans le domaine de la téléphonie mobile. Un plan d’affaires qui table sur le fait que le prix des tablettes finisse par baisser, du fait de la concurrence accrue… une descente qui n’a cependant pas encore été amorcée… et ce n’est d’ailleurs pas là la seule épine dans le plan. Des projets similaires ont pris l’eau ces derniers mois. Ainsi, The Daily, un quotidien exclusivement sur Ipad lancé en 2011 par le groupe News Corporation de Rupert Murdoch, a cessé de paraître le 15 décembre dernier, faute d’audience assez large pour survivre. Bilan: 30 millions de dollars de perte!

De son côté, Gesca a investi 25 millions de dollars dans ce virage. Si les quelques articles parus sur le sujet ont reçu un accueil mitigé, les lecteurs regrettant déjà leur journal papier et la possibilité de faire les mots croisés en famille au coin du feu… les rares journalistes de Gesca qui acceptent de glisser quelques mots à ce sujet se disent pour l’instant très enthousiastes à l’idée de faire partie de cette grande aventure numérique. Il faut dire que Guy Crevier lui-même a fait le tour des rédactions pour expliquer le projet et présenter l’ébauche de la nouvelle plate-forme. Le 4 mars dernier, Gabrielle Duchaine terminait son bref article en affirmant que «d’ici au lancement, l'équipe de l’information de La Presse se consacrera à la préparation de reportages captivants spécialement conçus pour LaPresse+.»

Reste à savoir combien de temps cet enthousiasme durera. Si le plan se met en branle aussi rapidement que prévu, il faudra bien un jour reparler sérieusement des fameuses coupures parmi les employés de la distribution, avec en ligne de mire, en cas de blocage, un conflit de travail étendu à l’ensemble des salariés de La Presse, y compris les journalistes, tous étant réunis en intersyndicale.

 

Voir aussi:

Le plan iPad de l'Acadie Nouvelle

Entente de principe entre La Presse et ses cinq syndicats