Mardi 16 juillet. Je suis du convoi médiatique à pénétrer en zone jaune. En ouvrant cette porte de l’autre côté des barricades, la Sûreté du Québec souhaite que les journalistes puissent s’imprégner de l’ampleur du sinistre. Une seule assignation pour les photos. Même chose pour les images et les extraits sonores. La consigne est claire: pas de sensationnalisme ici. Du respect. Je n’aurais pas pu demander mieux.

Par Claudia Collard, Journaliste à l’Écho de Frontenac

Mardi 16 juillet. Je suis du convoi médiatique à pénétrer en zone jaune. En ouvrant cette porte de l’autre côté des barricades, la Sûreté du Québec souhaite que les journalistes puissent s’imprégner de l’ampleur du sinistre. Une seule assignation pour les photos. Même chose pour les images et les extraits sonores. La consigne est claire : pas de sensationnalisme ici. Du respect. Je n’aurais pas pu demander mieux.

Je n’ai pas hésité une seconde à faire partie de la horde de journalistes. Un peu de peur au ventre oui et pas du tout de détachement. Mais j’avais besoin d’être là.

Premier arrêt de l’autobus dans le stationnement du Centre sportif. Nous sommes dans la zone jaune, ce qui signifie qu’il y a encore un risque mais qu’il est contrôlé. Pas question d’aller au-delà. L’autre côté de la clôture, c’est la zone rouge, régie par des normes de sécurité élevées. L’autre côté, l’absence. Les bâtiments disparus, l’amoncellement de wagons qui semblent collés sur ce qui reste de la structure du Dollorama. Erreur de perspective, clash indescriptible ce centre-ville éventré.

Deuxième arrêt dans le stationnement du centre-ville. L’arrière des bâtiments encore debout laisse presque croire que le cœur de Lac-Mégantic bat encore. Mais les édifices sont silencieux. Centre de la rue Frontenac, toujours en zone jaune. Je m’effondre. Au nord, dans la zone rouge, c’est comme si un géant avait mangé un morceau du centre-ville. Un goinfre de géant parce que le morceau est immense. Je connais tous les bâtiments disparus mais je mélange leur ordre… Vingt ans de vie ici et mes repères effondrés avec la catastrophe.

Passé Thibodeau sur le boulevard des Vétérans, les larmes me reviennent entre deux infos données aux journalistes de l’extérieur. Je ne veux pas pleurer. Ce n’est pas professionnel. En même temps, ça me fait du bien. Je savais que j’avais besoin d’être ici. De me promener dans la zone jaune du parc des Vétérans, d’admirer le lac en me disant que 10 jours plus tôt, ce lieu était plein de vie. Que le matin du 6 juillet, le cœur de la ville battait au diapason de celui des Méganticois. J’avais aussi besoin de regarder au nord, où l’on voit poindre la devanture de l’Écho, où je n’aurai pas rédigé ce texte si… L’Écho qui n’est désormais séparé de mon champ de vision que par une maison. Je sens l’ampleur de la catastrophe, de la désolation, de ma désolation. Je sens plus fort que jamais la boule compacte que je transporte à l’intérieur.

Me remarquant sans doute en raison de mon émotivité aux antipodes de la sacro-sainte objectivité journalistique, des journalistes m’abordent, me demandent s’ils peuvent me citer. Oui mais seulement les médias écrits. Par solidarité mais aussi parce que je n’ai nulle envie de déparler devant la caméra. «Qu’est-ce qu’on n’a pas vu? Il y a-t-il quelque chose dont on n’a pas parlé?». Je réponds qu’ils ne pourront jamais témoigner de l’autre explosion. L’explosion par en-dedans. Celle que les Méganticois portent en eux et qui sort au compte-larmes parce que la douleur est trop vive pour être expulsée d’un coup. De cette adrénaline qui nous maintient sur le mode automatique entre deux sensations émotives. De la compassion qui nous unis comme jamais dans cette épreuve, du désir plus aigu de se retrouver entre nous. Et de la certitude qu’on va continuer d’avancer dans ce terrain inconnu.

Article paru le 18 juillet 2013 dans l’Écho de Frontenac

 

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