La crise à Lac-Mégantic semble avoir modifié la traditionnelle relation amour-haine entre les relationnistes et les journalistes. Des relationnistes parlent même de la collaboration «extraordinaire» des journalistes lors de la couverture du drame. Près de deux mois après qu’un train chargé de pétrole a explosé au centre-ville de Lac-Mégantic, Projet J  a rencontré quelques-uns des relationnistes qui ont œuvré sur le terrain. Voici le troisième et dernier texte de cette série.

Ce texte est le troisième et dernier d'une série. Dans les deux premiers épisodes, les relationnistes racontent la façon dont les communications se sont mises en branle au début de la crise et la façon dont ils ont dû gérer les demandes des journalistes et les visiteurs sur le terrain, au jour le jour.

Épisode 1 – Lac-Mégantic: communication de crise 101

Épisode 2 – Lac-Mégantic: les dessous de la communication de crise

par Chantal Francoeur, professeure à l’école des médias de l’UQAM et membre du comité éditorial de ProjetJ

Revenir de Lac-Mégantic mais ne pas en revenir complètement. Parce qu’on se sent solidaire des gens qui y vivent. Parce qu’on est imprégné de ce qu’on a fait sur le terrain, la manière dont on l’a fait, avec qui, dans quel état d’esprit. Les relationnistes de Lac-Mégantic n’en reviennent pas. Ils en sont encore au stade de raconter, en sautant du coq à l’âne, sans faire de tri, leur expérience. Ils n’ont pas encore développé leurs « lignes » média sur la gestion de la communication de crise. Mais ils sont prêts à partager leurs réflexions. Projet J a discuté avec les attachés de presse de la mairesse Colette Roy-Laroche, les porte-paroles de la Sûreté du Québec et la relationniste du bureau du coroner.

Liens serrés mais sans complaisance

« On a eu des liens comme ça avec les journalistes », raconte François Moisan, attaché de presse de la mairesse, en croisant ses doigts.

Jacques Perron, l’autre attaché de presse de la mairesse, parle aussi de l’« extraordinaire collaboration » des journalistes.

« Une collaboration exceptionnelle », selon les relationnistes de la Sûreté du Québec. « On était constamment ensembles. On était très proches, dit le lieutenant Michel Brunet.  Je n’ai rien vu comme ça dans ma carrière. C’était une situation médiatique idéale. »

Martine Asselin, de la SQ, raconte que des journalistes lui lissaient les cheveux, s’assuraient que sa barrette était droite avant de filmer. Un technicien a même un jour collé ses feuilles de notes sur la table, lors d’un point de presse où il y avait un grand vent.

Des liens serrés, mais « sans complaisance », précise le lieutenant Michel Brunet. Des questions ont parfois pris les communicateurs au dépourvu.

«Sur 250 appels, j’en ai échappé un »

François Moisan parle d’une question sur un recours collectif lors d’un point de presse : « Un journaliste demande si on allait se joindre au recours collectif. Ah qu’on le savait pas! On ne savait pas qu’un tel recours se préparait. On ne pouvait pas vraiment dire ‘oui, on va faire partie du groupe’, parce que la mairesse n’était pas une sinistrée. Mais on ne pouvait pas dire non, sinon on avait l’air de se désolidariser. » La question l’a désarçonné. « Il nous a embêté avec sa question! », mais c’était de bonne guerre, selon lui : « Le journaliste a juste fait sa job! Il a fait sa job. »

À son avis les journalistes ont bien fait leur travail et les relationnistes aussi. Il se donne en exemple : « Je rappelle toujours les médias 15 à 30 minutes après une demande. Je l’ai fait à Lac-Mégantic. Y’en a juste un que j’ai échappé. C’était un malentendu. Quand je l’ai rappelé, il était trop tard, il faisait son émission sans nous. J’y pense encore. Je l’ai encore dans la tête. Sur 250 appels, j’en ai échappé un. »

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Gestion des émotions

Et l’émotion, dans tout ça? Comment la gérer? Le lieutenant Michel Brunet répond : « Le policier a un travail à faire. Il faut que ce soit fait. Et le policier ne peut pas appeler la police. C’est lui la police. Ça se termine là! Il faut être capable de mettre de côté les émotions et faire le travail. Ne pas laisser l’émotion prendre le dessus. »

Sa collègue Martine Asselin raconte comment elle fait : « Il faut prendre l’émotion comme une source de motivation. L’émotion, c’est de l’énergie. »

L’attaché de presse Jacques Perron pense aussi qu’il faut se concentrer sur le travail à faire : « On peut difficilement se laisser aller en public. Oui, il faut faire preuve de compassion. Mais pas d’état d’âme en public. Tu ne peux pas te permettre ça. Parce que tu ne seras plus efficace, tu ne pourras plus prendre de décision. »

La porte-parole du bureau du coroner, Geneviève Guilbault, acquiesce : « Il faut maintenir une façade. Rester stoïque. Rester concentré, répéter nos lignes, ça aide à mettre de côté l’émotion. »

Difficile de quitter Lac-Mégantic

Mais il faut aussi faire face à l’émotion des gens à qui on s’adresse. Geneviève Guilbault parle de transitions difficiles : « Quand il a fallu parler de restes humains. Ou préparer la population au fait qu’on s’en allait, même si tous les corps n’ont pas été identifiés. Il fallait préparer le terrain, passer le message que ça s’en venait, qu’on allait partir. Il fallait demander aux gens d’être réalistes. C’était un enjeu majeur. Il fallait trouver les bons mots pour dire ‘on va quitter’. »

Les relationnistes de la SQ ont vécu un émoi similaire quand le périmètre de sécurité a été confié à la municipalité : « Les gens nous demandaient ‘partez-vous’? Il fallait les rassurer », raconte Martine Asselin.

Tous ont trouvé pénible de partir de Lac-Mégantic. « J’avais l’impression d’abandonner la mairesse. Je trouvais ça difficile, laisser le drame », dit Jacques Perron. François Moisan dit la même chose, dans les mêmes mots. Il se permet un dernier conseil à la mairesse Colette Roy-Laroche et à son nouveau relationniste : quand la mairesse sera invitée au Bye Bye 2013, il faut accepter. « Il faut y aller! »

Pour que tous continuent à parler de Lac-Mégantic, parce que la reconstruction sera longue.

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