Chercheurs et journalistes sont « condamnés » à se rencontrer, bien que leur éthique, leurs méthodes, leurs rythmes et leurs ambitions diffèrent. Des universitaires québécois explorent cette relation obligée et tendue dans L’universitaire et les médias : une collaboration risquée mais nécessaire.

 

Par Chantal Francoeur

La journaliste a retenu un court clip de cinq secondes sur une entrevue de 30 minutes : « Moi, je serais inquiet. » Le chercheur a décrit en détails à la journaliste la démarche menant à cette conclusion. Vivre près d’un terrain contaminé peut être dangereux pour la santé. En tout cas, lui, il serait inquiet, pour toutes les raisons qu’il vient d’expliciter mais qui ne seront pas inclues dans le reportage.[1]

Le scientifique est-il frustré d’avoir consacré trente minutes à un clip de cinq secondes? Considère-t-il le clip réducteur? La journaliste lui a bien expliqué qu’au montage elle ne conserverait qu’une petite section de l’enregistrement mais que toute l’entrevue est importante pour sa compréhension. La journaliste n’a pas rappelé le chercheur après le reportage pour savoir ce qu’il en pense. Cela ne fait pas partie des règles du jeu.

Des règles du jeu contrariantes autant pour la journaliste que pour le chercheur, parce qu’ils ne vivent pas dans le même espace-temps. On pourrait dire que l’un est sur la camomille et l’autre sur la caféine. Mais chercheurs et journalistes sont « condamnés » à se rencontrer, bien que leur éthique, leurs méthodes, leurs rythmes et leurs ambitions diffèrent. Des universitaires québécois –Jean-Herman Guay, Sami Aoun, Corinne Gendron, Serge Larivée, … – explorent cette relation obligée et tendue entre le monde académique et le monde journalistique dans L’universitaire et les médias : une collaboration risquée mais nécessaire. 

De l’expert mal cité au contrepoids au discours marchand

Le livre passe vite sur le fait que le journaliste fait appel à l’universitaire parce qu’il est une autorité. Un expert. Qui peut « expliquer des situations complexes, démêler des phénomènes souvent confus et difficiles à saisir ». Mais pourquoi l’universitaire répond-il à l’appel du journaliste quand il risque d’être mal cité, mal compris, quand son propos peut être réduit à sa plus simple expression jusqu’à perdre son sens? C’est la question qu’on se pose après avoir pris connaissance de certaines anecdotes rapportées dans le livre. Par exemple, Corinne Gendron raconte qu’il lui est arrivé qu’un titre la cite « disant exactement le contraire de ce que j’avais avancé en entrevue ».

Pourquoi, donc, parler aux médias quand on est chercheur ? La première réponse va de soi. L’universitaire répond à la demande du journaliste parce qu’il est payé par des fonds publics et il lui semble juste de partager son savoir avec la société qui le soutient. Mais il y a plus. Selon Raymond Corriveau, le chercheur doit répondre à l’interpellation du journaliste « pour faire contrepoids au discours marchand » qui domine dans les médias. « Lorsque l’universitaire se tait, d’autres parlent, et très fort », écrit-il. Faisant référence à la crise environnementale, à la répartition inégale de la richesse, au besoin de rafraîchir le modèle démocratique, il dit que « la parole universitaire doit travailler au développement de solutions qui profitent à la majorité ». Citant l’économiste Serge Latouche, il parle de la nécessité de « décoloniser l’imaginaire et déséconomiser les esprits ».

L’universitaire répond aussi au journaliste pour acquérir de la visibilité, « pour des raisons financières et professionnelles ». Ou pour « s’éduquer en éduquant les autres », écrit Sami Aoun, parce que « le processus informationnel, qu’il soit oral ou écrit, lui est alors tout aussi profitable qu’il peut l’être pour le grand public ». Et l’universitaire peut toujours recycler son matériel d’entrevue –un autre modèle de convergence? Corinne Gendron dit que l’investissement dans une entrevue médiatique peut être « mis à profit dans des articles de vulgarisation » ou sous forme d’essais. « Cet exercice stimule l’imagination épistémologique et permet parfois de découvrir de nouvelles pistes de réflexion ou de recherche. »

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Déconstruire les mythes

L’universitaire et les médias donne le pouls de chercheurs qui alimentent régulièrement la bête affamée de l’information. Des chapitres sont aussi écrits par des observateurs des médias et des journalistes. Le livre établit ainsi un dialogue à l’écart, ou en parallèle, des productions habituelles des uns et des autres. Il permet de prendre du recul et de se rappeler pourquoi chacun fait ce qu’il fait.  De réitérer que les universitaires et les journalistes ont des buts communs, même si leur tempo diffère : informer, « déconstruire les mythes », s’appuyer sur des « connaissances éprouvées plutôt que de s’en remettre aux rumeurs, aux déclarations pseudo-scientifiques ou, pis, à la magie ». « Comprendre le monde et le traduire en mots, dans le but de donner aux citoyens la capacité d’accroître leur liberté (…) Pour permettre aux gens d’avoir une meilleure prise sur leur vie. » Les universitaires et les journalistes veulent créer du sens.

Le journaliste Michel Lacombe décrit bien ce que peut être une rencontre fructueuse entre un chercheur et un journaliste. Parlant du regretté criminologue Jean-Paul Brodeur, il écrit qu’il pouvait critiquer sévèrement la police, sans peur. « Et cette absence de peur était la marque de celui qui a réfléchi, qui a élaboré une pensée et en a tiré les conséquences. » Les entrevues qu’il donnait étaient « exemplaires ». Michel Lacombe va même jusqu’à dire que « si Dieu existe, je suis certain qu’il lui a déjà demandé son avis sur plus d’une question délicate ». Ce dont peu de chercheurs et de journalistes peuvent se vanter.

 

Chantal Francoeur est professeure à l'École des médias à l'Université du Québec à Montréal et membre du comité éditorial de ProjetJ.ca

 

Référence : Létourneau, A. (Ed). (2013). L’universitaire et les médias : une collaboration risquée mais nécessaire. Montréal : Liber.



[1] Ça se passait au début des années 2000 pour un reportage d’affaires publiques à l’émission Dimanche Magazine de Radio-Canada. Un exemple parmi d’autres.