Le 8 février 2012, la première édition régionale du Huffington Post Canada voyait le jour au Québec. Après un départ teinté de controverses, le nouveau média en ligne se taille patiemment une place dans le paysage médiatique québécois.

Le 8 février 2012, la première édition régionale du Huffington Post Canada voyait le jour au Québec. Après un départ teinté de controverses, le nouveau média en ligne se taille patiemment une place dans le paysage médiatique québécois.

Par Catherine Mathys

L’arrivée de ce nouveau média en ligne francophone ne s’est pas fait sans heurts. De nombreux journalistes et autres observateurs du milieu médiatique ont décrié le modèle d’affaire de l’entreprise américaine. En effet, le Huffington Post, acquis en février 2011 par AOL pour 315 millions de dollars, décline son contenu en combinant les blogues, la production d’articles originaux et le relais vers le contenu d’autres médias.

Or, seul le contenu journalistique (écrit, photo ou vidéo) est rémunéré, tandis que les blogueurs demeurent bénévoles. Le Huffington Post leur offre une visibilité sur son site en échange de leurs billets de blogues.

En décembre 2011, Simon Jodoin, rédacteur en chef du Voir, décriait le fait que des vedettes fassent du bénévolat pour la multinationale AOL. Un an plus tard, il n’en démord pas. «Pour moi c’est comme pomper des ressources naturelles au profit de compagnies qui ne payent aucune redevance», estime-t-il.

Nathalie Collard, chroniqueuse médias à La Presse, faisait aussi partie des voix qui se sont élevées contre ce principe de gratuité des idées. Elle abonde toujours dans le même sens: « Tout travail mérite un salaire. On est dans une ère où le contenu est cheap. Il se dévalue, surtout l’écrit.»

Le modèle d’affaires du Huffington Post avait aussi connu sa part de critiques ailleurs dans le monde. Chez nous, cette vague de protestation n’a pas été sans conséquences: une dizaine de personnalités, dont Amir Khadir, Philippe Couillard, Louise Harel ou encore Pierre Curzi, qui devaient tous tenir un blogue sur le site du Huffington Post Québec, se sont désistés avant même son lancement.

Mais la controverse ne semble pas avoir nui au Huffington Post Québec, bien au contraire, selon Patrick White, rédacteur en chef du Huffington Post Québec. « Au lancement, on avait 140 blogueurs, alors qu’avant cette controverse là, on en avait un peu moins d’une centaine. On est allé chercher beaucoup de notoriété, beaucoup de blogueurs, beaucoup de journalistes pigistes donc finalement, ça nous a aidé à nous positionner. »

Un média en pleine croissance

En février 2012, le Huffington Post Québec démarrait avec 4 employés. Il compte maintenant sur une équipe de 12 personnes dont 8 journalistes et 4 personnes affectées aux ventes publicitaires à Montréal. Dans les prochaines semaines, il prévoit embaucher un autre employé au marketing et un journaliste pour un nouveau site automobile, Autoblog.

« On a vraiment fait ce qu’on pouvait avec les moyens qu’on avait pour la première année, explique Patrick White. Là, ce qui est génial, c’est qu’on a de plus grands moyens pour nous permettre de faire travailler plus de journalistes. On lance le site automobile le mois prochain et on a d’autres idées pour d’autres sites au Québec d’ici Noël. »

Selon un sondage réalisé par ComScore en décembre dernier, le HuffPost Québec est effectivement en croissance. Le nombre de visiteurs uniques a augmenté de 197 % depuis son lancement en février 2012, soit 315 000 visiteurs uniques mensuels (comScore Inc., Total Canada, Home and Work, février 2012 contre décembre 2012). Patrick White mentionne aussi que le site compte désormais près de 400 blogueurs, et que de nouveaux candidats le contactent tous les jours pour se joindre au média en ligne.

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Le blogue revenu au goût du jour

En an seulement, il est difficile d’évaluer l’influence d’un nouveau média. Cela dit, plusieurs observateurs s’entendent pour dire que l’arrivée du Huffington Post Québec a secoué certaines habitudes médiatiques et a stimulé un retour en force du blogue. En effet, le journal Voir et le Journal de Montréal ont rapidement emboîté le pas en proposant l’ajout de plusieurs blogues sur leurs sites respectifs. Toutefois, ces derniers offrent une forme de redevances, aussi modeste soit-elle, à leurs collaborateurs.

« C’est le seul effet concret de l’arrivée du Huffington Post, estime la chroniqueuse Nathalie Collard. Cela a créé d’autres blogues ailleurs, et tant mieux, parce que les autres blogues sont rémunérés. »

Cela dit, la diffusion de contenu gratuit en échange d’une visibilité sur le site du Huffington Post semble porter ses fruits pour plusieurs blogueurs bénévoles. Patrick White nous rapporte le cas d’Yves Mailloux, dont le billet de blogue sur la disparition à terme des vins de moins de 10$ à la SAQ a été repris par autres huit médias durant la semaine. Reynaldo Marquez, dans un billet du 4 janvier dernier, fait lui aussi état des retombées médiatiques, commerciales et personnelles de son blogue

Les défis: visibilité et crédibilité

Bien sûr, pour le Huffington Post Québec, les défis à venir sont multiples. D’abord, selon plusieurs indices, le média en ligne reste assez peu connu de la population générale.

« Quand on fait des appels, on doit toujours épeler le nom, raconte Patrick White. On se rend compte, en parlant à des gens, que ce soit de la famille ou des amis ou des amis d’amis, quand on appelle pour une entrevue, qu'il faut expliquer ce qu’on fait et qui on est. Le travail n’est pas terminé. »

Thierry Watine, professeur titulaire du Département d'information et de communication de l’Université Laval, a constaté la même chose avec le travail de ses étudiants à la maîtrise. « Ils sont allés faire un micro-trottoir à la Place d’Youville pour voir si les gens connaissaient le Huffington Post. Ça n’a aucune valeur scientifique mais dans la douzaine de témoignages, la majorité des gens ne connaissaient pas. Quoi? Washington Post? »

Jean-Hugues Roy, journaliste et professeur à l’École des médias de l’UQAM remarque aussi que le Huffington Post Québec ne semble pas fréquemment mentionné comme source dans les autres médias. « ”Le Huffington Post a appris que…”, on n’a pas lu ça très souvent», dit-il.

Aussi, pour tenter de mesurer la portée du Huffington Post en ligne, il s’est tourné vers le site Topsy.com qui analyse l’origine des hyperliens partagés sur Twitter. En comparant La Presse et Le Devoir avec le Huffington Post, ce dernier arrive en 3e dans la vaste majorité des cas.

Thierry Watine ajoute que « le travail que le Huffington Post doit faire, c’est un travail de visibilité et donc de crédibilité parce que ça va ensemble ».

Cette crédibilité viendra avec l’embauche de journalistes et l’ajout de contenu original, selon Patrick White, qui souhaite notamment renforcer la couverture politique au Québec en 2013. « J’ai bon espoir que ça se fasse bientôt, mais j’attends d’avoir les budgets pour ça. »

Selon Thierry Watine, il faut se retenir de porter un jugement trop hâtif après seulement un an d’existence. Pour lui, le vrai test, c’est dans cinq ans. « Une entreprise de presse, comme toute entreprise, la première année, ça ne veut pas dire grand-chose. C’est dans la durée que le Huffington Post va s’installer. » Il décerne même un 9 sur 10 au média en ligne pour sa première année… parce que tout lui est encore possible.