Par Louis-Samuel Perron de l'Université du Québec à Montréal

Bizim Anadolu, The Filipino Star, Luceafarul Romanesc et El-Masri Newspaper: les journaux ethniques pullulent dans la métropole. Populaire auprès des néo-Québécois, cette presse multilingue demeure néanmoins méconnue du grand public.  – Texte originellement paru dans le Montréal Campus.

Par Louis-Samuel Perron, récipiendaire du Grand Prix du Journalisme Indépendant 2011 dans la catégorie Étudiant – originellement paru dans le Montréal Campus, journal étudiant de l'UQAM.

Bizim Anadolu, The Filipino Star, Luceafarul Romanesc et El-Masri Newspaper: les journaux ethniques pullulent dans la métropole. Populaire auprès des néo-Québécois, cette presse multilingue demeure néanmoins méconnue du grand public.

Les Jeux olympiques d’hiver commencent à peine que le skieur québécois Alexandre Bilodeau remporte la première médaille d’or en sol canadien pour un athlète portant l’unifolié. Dans les commerces de La Petite Italie, les journaux du matin traînent épars sur les babillards à quotidiens. Près de La Presse qui titre «Alexandre Bilodeau se couvre d’or», la dizaine d’exemplaires du journal italien Il Cittadino Canadese, établi à Montréal depuis 1941, titre en grande pompe: «Primo oro in casa per il Canada». Loin d’être des publications de pacotille, les journaux ethniques de l’île de Montréal desservent chaque semaine une trentaine de communautés.

Transformée par les nombreuses vagues d’immigrations qui ont marqué son histoire, Montréal est devenue une véritable mosaïque culturelle. Plus de 30% de sa population n’est pas née au pays de Pierre-Elliott Trudeau. Ces 558 200 immigrants, ainsi que leurs descendants, forment des communautés tissées serrées qui possèdent toutes un, voire plusieurs médias qui leur sont propres. «J’ai créé le Bulgarian Forum en 2002, souligne fièrement l’éditeur Borislav Nicolov. Je me suis aperçu qu’il y avait beaucoup de Bulgares à Montréal et que la communauté n’avait pas son propre média.» L’hebdomadaire, qui paraît à 4 000 exemplaires, dessert une communauté de 4 300 Bulgares et traite des mêmes sujets que les grands médias québécois. «Nous couvrons essentiellement les questions socio-politiques québécoises et canadiennes, indique Borislav Nicolov. Je n’ai aucun intérêt à couvrir l’actualité bulgare. Pour ceux qui veulent savoir ce qui se passe là-bas, il y a Internet.»

Plusieurs journaux ethniques mettent toutefois l’accent sur les nouvelles de la diaspora ou de la mère patrie. C’est le cas du journal Abaka qui dessert la minuscule communauté arménienne. «Nous couvrons beaucoup ce qui se passe en Arménie, mais aussi dans la diaspora arménienne, explique l’éditeur du journal, Arsène Mamourian. Par contre, s’il y a des nouvelles extraordinaires au Québec, nous allons les publier.» À l’instar de plusieurs journaux multiculturels, l’hebdomadaire de 16 pages est multilingue. Quatre pages sont réservées à des nouvelles dans les langues officielles canadiennes. «Plusieurs Arméniens ne savent pas lire la langue, constate Arsène Mamourian. Mais ils nous lisent quand même grâce aux nouvelles en français et en anglais»

Les journaux de l’avenir

Alors que la presse écrite traditionnelle vit une crise qui l’oblige à se redéfinir, la presse ethnique se sort relativement bien de ce marasme ambiant. «Les journaux ethniques ont le vent dans les voiles depuis une dizaine d’années», assure Borislav Nicolov. Celui qui est aussi propriétaire d’Ethnique Media, une boîte de marketing en média multiculturel, ne jure que par cette presse. «N’importe quel journal ethnique maintient un profil d’information plus élevé que la moyenne des journaux québécois, prétend-il. Si on les regroupe tous, on a une meilleure idée de ce qui se passe dans le monde.»

Avec l’arrivée massive de nouveaux arrivants chaque année, le nombre de journaux ethniques au pays va continuer de grimper, estime Gina Valle de l’Association canadienne des journaux ethniques (ACJE). «Ces journaux prennent un peu la place des médias traditionnels parce que le nombre de Canadiens qui ne parlent ni français ni anglais augmente sans cesse, explique la francophile installée à Toronto. Les immigrants de première ou de deuxième génération sont beaucoup plus à l’aise dans leur propre langue.»

Intégration ou ghettoïsation?

Le débat fait rage à propos de l’impact des 500 journaux ethniques du pays dans l’intégration des nouveaux arrivants. «Il ne faut pas se compter d’histoire, estime Borislav Nicolov. Les journaux ethniques sont souvent rédigés dans une langue étrangère. Ça entretient les gens dans un rapport de non-assimilation.» 

Mais pour Panagiotis Manikis, rédacteur en chef de la Tribune Grecque Canadienne, le plus vieil hebdomadaire en langue grecque à Montréal, les journaux ethniques favorisent l’intégration tout en permettant aux communautés de conserver leur culture. Le journal, fondé en 1964, est rédigé à 85% en grec. Seul 5% du contenu est en français. Par contre, les choses risquent de changer dans les prochaines années. «Les deuxième et troisième générations de Grecs sont des enfants de la Loi 101, souligne-t-il. Ils préfèrent le français à l’anglais, alors c’est sûr que tôt ou tard, on va ajouter du français au journal.» 

Gina Valle de l’ACJE est plus nuancée. «Les journaux ethniques aident l’intégration des immigrants, soutient la docteure en multiculturalisme. Lorsqu’ils prennent l’initiative de répondre aux grandes questions canadiennes, ils permettent à leurs lecteurs de mieux comprendre le pays. Par contre, il n’y a aucune garantie d’intégration pour la première génération d’immigrants.» L’ancienne Montréalaise, elle-même fille d’immigrants italiens, est bien placée pour connaître les risques et les bienfaits de ces médias. «Si le mandat des journaux ethniques est d’être un pont entre leur culture et le Canada, c’est quelque chose de magnifique, s’exclame-t-elle. Mais si ces journaux ne couvrent que les nouvelles de leur propre communauté, alors c’est très problématique pour l’intégration des immigrants.»

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