Une partie du web s'est éteinte aujourd'hui pour protester contre le projet de loi américain Stop Online Piracy Act (SOPA) et son projet de loi compagnon, le Protect Intellectual Property Act (PIPA). Plusieurs regroupements journalistiques joignent le mouvement et dénoncent le risque d'une censure d'Internet à grande échelle.

Une partie du web s'est éteinte aujourd'hui pour protester contre le projet de loi américain Stop Online Piracy Act (SOPA) et son projet de loi compagnon, le Protect Intellectual Property Act (PIPA). Plusieurs regroupements journalistiques joignent le mouvement et dénoncent le risque d'une censure d'Internet à grande échelle.

Aux États-Unis, comme Wikipedia, Reddit, Google, Facebook, AOL, et d'autres sites phares, The Online News Association (ONA) et The American Society of News Editors (ASNE) se mobilisent contre ces projets de loi qui permettraient aux États-Unis de créer unilatéralement et sans procès une liste noire de sites, qu'ils soient américains ou non. Cette liste serait transmise aux intermédiaires du web (les fournisseurs d'accès, les moteurs de recherche, etc.) qui seraient contraints de bloquer l'accès aux sites interdits. Les propriétaires des sites visés seraient également passibles de poursuites et les annonceurs et les services de paiement en ligne ne pourraient plus collaborer avec eux.

Explications en images par les opposants aux projets de loi regroupés sous l'étiquette Fight for the Future (en anglais):

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PROTECT IP / SOPA Breaks The Internet from Fight for the Future on Vimeo.

Si cette législation vise en premier lieu les sites de téléchargement illégal, elle a des implications bien plus larges, selon l'ASNE et l'ONA. Ces regroupements estiment qu'elle entraverait notamment la libre agrégation de contenus, une activité qui est devenue essentiel pour le journalisme en ligne. Pour l'analyste James Losey de la New America Foundation’s Open Technology Initiative, SOPA et PIPA porteraient atteinte à l'ensemble des interactions en ligne, donc à la liberté d'expression et à l'accès à l'information. Elles pourraient même porter atteinte à la protection des sources des journalistes utilisant des technologies de cryptage pour communiquer avec leurs contacts et échanger des données, selon l'avocat Marvin Ammori de l'École de droit de Stanford, rapporte Poynter.

Reporters Sans Frontières proteste également contre SOPA et PIPA en fermant aujourd'hui son site anglophone. L'organisation de défense de la liberté de presse estime que ces deux textes sont «démesurément répressifs» et «peuvent conduire à une censure du Net sans précédent et sacrifier la liberté d’expression en ligne au nom de la lutte contre le piratage». «Ces propositions affecteraient un nombre incalculable d’internautes innocent de toute violation de la propriété intellectuelle, en obligeant notamment un site tiers à bloquer l’accès à d’autres sites soupçonnés de violation du droit d’auteur dont la définition reste vague», explique-t-elle.

Le magazine Wired s'oppose lui aussi aux deux projets de loi en censurant son site aujourd'hui. Pour lui, SOPA et PIPA constituent une stratégie légale pour protéger les modèles d'affaires désuets de l'industrie du divertissement et des médias, une stratégie qui leur permet de protéger artificiellement leur modèle au lieu de les pousser à l'innovation. Ainsi, elle porte un coup à la liberté d'expression, mais aussi à l'industrie en ne la poussant pas à s'adapter à l'ère numérique et à répondre aux nouvelles exigences du public. Allant dans le même sens, le National Post, de notre côté de la frontière, voit dans cette bataille une guerre des vieux médias contre les nouveaux, une guerre contre l'entrepreunariat.

SOPA est actuellement à l'étude à la Chambre des représentants. Bien qu'il ne fasse pas l'unanimité au sein de la classe politique américaine, il a le soutien des poids lourds de l'industrie de la musique, du cinéma et de la télévision, dont celui du magnat des médias Rupert Murdoch. En guerre ouverte contre Google depuis 2009, le patron de News Corp. (Fox News, The Wall Street Journaletc) pèse de tout son poids dans ce débat. Il considère que Google est un parasite qui s'enrichit à même les sites d'information, via l'agrégation de contenus et la publicité, et le qualifie de «chef des pirates». Aujourd'hui, Rupert Murdoch s'en est également pris à l'administration Obama, l'accusant de céder au lobby de la Silicon Valley, car elle exprime des réserves à l'égard du projet de loi.

Trois conseillers du président Obama en matière de propriété intellectuelle ont en effet déclaré lundi que la Maison blanche s’opposerait à toute législation du droit d’auteur «qui réduirait la liberté d’expression, augmenterait les risques de cybersécurité et saperait les bases d’un Internet mondial, innovant et dynamique». Plusieurs membres du Congrès sont également frileux ce qui laisse croire que SOPA ne survivra pas à la contestation net-citoyenne, selon Politico. La vigilance reste néanmoins de mise, selon RSF. L'organisation souligne que, si une audience sur SOPA à la Chambre des députés – prévue le 18 janvier – a été repoussée à une date inconnue, le projet de loi PIPA doit, lui, être soumis au vote au Sénat le 24 janvier.

 

Pour en savoir plus, lire aussi le texte de Martin Lessard Demain une partie du web s'éteindra sur Triplex, et celui de Michael Geist, Black Wednesday: In Protest of SOPA Darken the Web, qui explique les implications du débat au Canada, sur le Huffington Post Canada.