Anne-Émilie A. Jalbert, étudiante, Université Laval |

Le traitement médiatique des conflits est un aspect délicat de la pratique journalistique. Le journaliste devant faire preuve de neutralité et d’objectivité, il peut parfois être difficile d’exercer ce travail de manière efficace, surtout lorsque le sujet soulève les passions les plus aiguisées de la part des différents camps. Sans doute, un des conflits les plus pointus à couvrir est le conflit israélo-palestinien depuis son début jusqu’à aujourd’hui. Toutes les facettes du traitement sont à considérer, tant dans le choix des mots que dans la formulation des phrases et dans l’utilisation des images. De plus, la liberté de traitement du journaliste est une facette à considérer puisqu’elle peut facilement être affectée par la position personnelle de ce dernier malgré sa mission de neutralité. 

Le journaliste étant un bâtisseur « d’opinions publiques », il ne doit mettre sa plume au service de rien ni personne, sinon au service du droit du public à recevoir une information juste et objective des faits réels. Malgré tout, dans le cadre de crises, les médias jouent un rôle essentiel dans la modération ou l’intensification du discours public. Même si cette pratique est contraire à la déontologie journalistique, il arrive que nous assistions, dans certains médias, à une déshumanisation de l’un ou l’autre des partis opposés, nourrissant ainsi encore plus les différents au sein de la population, même celle tout à fait extérieure à la crise. Cette forme de manipulation médiatique peut être très subtile, car elle ne se situe pas dans le propos comme tel, mais plutôt dans le choix des mots pour l’illustrer. Lors de conflits, chaque terme utilisé doit être pesé, chaque formulation de phrase doit être délicatement réfléchie. Pour rendre compte d’un conflit, le choix des mots est la clé de l’interprétation faite par le récepteur, c’est-à-dire le public. La linguistique peut devenir une arme au service de la propagande puisque dans les conflits le sens des mots utilisés prend aussi la forme du combat. Ainsi, selon le linguiste Lewis Glinert, professeur de linguistique au Dartmouth College, « les termes choisis pour rendre compte d’un conflit ne sont pas innocents ». Les mots utilisés créent une impression, favorable ou défavorable, de la part du public face à une situation. Chaque mot a une connotation et éveille consciemment ou non un sentiment chez la personne recevant l’information.   

Toujours selon Lewis Glinert, certains « mots font office de déclencheurs moraux automatiques ». Ainsi, l’utilisation de mots tels que « occupation » ou « résistance » dans le cadre conflictuel israélo-palestinien risque d’avoir pour effet de diaboliser les uns et d’angéliser les autres. En effet, ces mots grandement utilisés sont susceptibles de rappeler  directement dans la mémoire collective l’histoire de la deuxième guerre mondiale, éveillant chez le public un sentiment par leur unique connotation puisque à la base, ces deux termes sont associés aux « méchants » ou aux « gentils ». De même, l’utilisation des termes « barrière de sécurité » ou « mur de sécurité » n’ont pas le même effet sur la perception que nous pouvons avoir d’ici sur la situation, puisque dans notre esprit, une barrière est beaucoup moins imposante qu’un mur. Cette utilisation des termes est une technique proposée par le rhétoricien Richard Weaver. Il qualifie ces termes « diaboliques » et « divins », ce qui démontre bien l’effet général qu’ils produisent sur le public lorsque ce type de mots est utilisé dans le traitement d’une nouvelle.
     
Les mots sont des outils de manipulation extrêmement puissants, puisque le public étant dépendant des médias pour recevoir l’information sur les guerres et conflits, ils peuvent grandement influencer l’opinion de la masse face à la situation, en l’attendrissant ou en soulevant sa colère. Lewis Glinert propose cet exemple pour illustrer l’influence d’un mot sur l’opinion publique : « un garçon palestinien âgé de 15 ans est abattu par les Forces de défense israéliennes ». En effet, l’utilisation du mot « garçon » soulève l’idée de l’enfance et de l’innocence de la victime. Il est moralement difficile, peu importe la situation, d’accepter le fait qu’un enfant ou une personne aussi jeune soit abattue. En employant ce terme, l’accent est mis sur l’immoralité et l’inhumanité du camp responsable de la mort du garçon et par le fait même, la pensée du public est orientée dans une voie plutôt que dans l’autre.

Un autre exemple pour illustrer la difficulté présente dans le choix des termes utilisés dans le traitement médiatique du conflit israélo-palestinien est la décision qu’a dû rendre l’ombudsman de Radio-Canada, Julie Miville-Dechêne, suite à une plainte faite par rapport à la diffusion du reportage Six jour en juin. La phrase étant à l’origine de la plainte est la suivante : « Jérusalem est capitale historique de la Palestine ». La source de la plainte est que le récepteur de l’information a entendu, au lieu de cette phrase, la suivante : « Jérusalem est la capitale historique des Palestiniens ». Le mot Palestine, lourd de charge historique, possède en plus un sens géographique et politique et il est normal que lorsque mal interprété, il soulève parfois les polémiques. Sortie de son contexte, cette phrase peut sembler prendre position dans un conflit difficile à gérer puisque la libre interprétation du véritable sens est laissée au public. Comme l’explique Julie Miville-Dechêne, la différence est grande entre la phrase entendue et interprétée par le plaignant et la phrase dite par Jean-François Lépine dans le reportage. On passe en effet d’une information subjective à une information objective dans le cadre d’un reportage se voulant à la base objectif. Le plaignant n’a pas interprété le mot Palestine comme un lieu géographique reconnu, mais comme une prise de position dans cette guerre puisque en entendant le mot Palestinien, il présumait que le reporter donnait une nation à un peuple toujours sans pays reconnu par la communauté internationale. Cette situation témoigne encore une fois de l’importance délicate du choix des mots dans le traitement des conflits, puisque de ce choix du journaliste à employer tel ou tel terme découle l’interprétation du public qui, à la base, n’est habituellement pas neutre.   
    
Cette « guerre des mots » dans le conflit israélo-palestinien est un phénomène applicable à chaque conflit. Le langage étant une arme puissante de propagande lors de mésententes, de guerres et de conflits, le choix des termes utilisés doit être minutieux pour être le plus neutre possible et prêter le moins possible à la libre interprétation du public. De cette manière, les journalistes avanceront dans la même direction, vers une nouvelle forme de journalisme, le journalisme de paix.

Bibliographie

1. GLINERT Lewis. “The language war'”, The Jerusalem Post, 29 janvier 2004.

2. Bureau de l’ombudsman de Radio-Canada. Radio-canada.ca/ombudsman/pdf/Révision%20Victor%20Pariente.pdf. Visité le 1er novembre 2007.

3. UNESCO. Séminaire sur le journalisme de paix et le traitement des conflits en Israël.
http://portal.unesco.org/ci/fr/ev.php-URL_ID=25488&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html
Dernières modification le 18 octobre 2007. Site visité le 1er novembre 2007.

Notes

1. Lewis Glinert, “The language war'”, The Jerusalem Post, 29.1.2004
2. Ibid.
3. Ibid.
4. Radio-canada.ca/ombudsman/pdf/Révision%20Victor%20Pariente.pdf. Visité le 1er novembre 2007.

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