Le sénateur libéral Pierre de Bané fait un procès injuste à Radio-Canada quand il affirme que la société d'État ne rempli pas son mandat, sur la base d'une enquête qui ne concerne qu'une toute petite portion de sa production en information et affaires publiques.

Ce procès, il compte le faire dans le cadre des audiences publiques du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) qui débutent la semaine prochaine, en vue de renouveler les licences de Radio-Canada/CBC. De nombreux mémoires témoignent des passions, parfois justifiées mais parfois excessives et partiales, que suscite le diffuseur public.

Par Marc-François Bernier

Le sénateur libéral Pierre de Bané fait un procès injuste à Radio-Canada quand il affirme que la société d'État ne rempli pas son mandat, sur la base d'une enquête qui ne concerne qu'une toute petite portion de sa production en information et affaires publiques.

 

Ce procès, il compte le faire dans le cadre des audiences publiques du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) qui débutent la semaine prochaine, en vue de renouveler les licences de Radio-Canada/CBC. De nombreux mémoires témoignent des passions, parfois justifiées mais parfois excessives et partiales, que suscite le diffuseur public.

 

Le mémoire du sénateur De Bané a déjà retenu l’attention médiatique en raison d’une analyse de contenu du Téléjournal. Mais en réalité, une grande partie de ce mémoire est basée sur une faille logique, celle qui consiste à attribuer à un tout les propriétés d'une de ses parties. Dans le cas de Radio-Canada, cela consiste à porter un jugement global à partir d'un échantillon non représentatif de l'ensemble de sa programmation.

 

En effet, l'analyse de contenu de Vincent Raynauld (doctorant à l’École de journalisme et de communication de l’Université Carleton, à Ottawa) sur laquelle le sénateur fonde une grande partie de son intervention ne concerne que le Téléjournal. Il s’agit en réalité d’une toute petite proportion de ce que Radio-Canada diffuse quotidiennement en matière d'information et d'affaires publiques, aussi bien à la télévision, qu’à la radio et sur son site Internet. Cela ne tient pas compte de ses bulletins régionaux, notamment.

 

Un marché francophone

Il ne fait pas de doute que le Téléjournal est principalement orienté vers le marché québécois et en cela il n'y a pas lieu de remettre en cause les conclusions du chercheur. D'autres enquêtes avaient donné des résultats similaires par le passé. Il va de soi que le Téléjournal est centré sur le Québec où se trouve la grande majorité de son public, et encore plus sur Montréal, au détriment des régions.

 

Mais à partir de cette analyse d'une seule émission, on ne peut pas, comme le prétend pourtant le doctorant, chercher à déterminer si Radio-Canada remplit pleinement son mandat qui est de « refléter la globalité canadienne et rendre compte de la diversité régionale du pays, tant au plan national qu’au niveau régional, tout en répondant aux besoins particuliers des régions ” » (p. 1). Il faudrait pour cela analyser l’ensemble de sa production quotidienne, nationale, provinciale et régionale pour juger du respect de son mandat. Ceci serait un travail colossal.

 

Certes, l'analyse de contenu indique « qu’il y avait un profond déséquilibre dans la couverture des différentes régions du Canada pendant l’édition nationale du Téléjournal de Radio-Canada diffusée au cours de l’année 2010 » (p. 2). Ce qui fait dire au chercheur que Radio-Canada ne remplirait pas entièrement son mandat « qui consiste à offrir à tous les francophones canadiens un contenu susceptible de répondre à leurs besoins en matière d’information » (p. 2).

 

Peut-on vraiment faire un tel reproche à Radio-Canada, surtout quand on ne s'en tient qu'au Téléjournal, qui a perdu passablement de son statut de principal rendez-vous de l'information pour des citoyens. Cette conception, héritée d'un ordre médiatique ancien, correspond de moins en mois avec la façon de s'informer en temps réel pour une grande partie du public visé par Radio-Canada.

 

Le sénateur De Bané

L'analyse de contenu est une chose, et l'usage qu'on peut en faire est une autre chose. À ce chapitre, le sénateur De Bané instrumente et déforme les résultats de la recherche.

 

Dans une lettre au CRTC (3 octobre 2012) le sénateur affirme, de façon erronée, que l'étude « montre de façon concluante que la couverture de l'actualité de la RC entretient un penchant marqué pour les nouvelles du Québec… et qu'elle accorde fort peu d'importance aux nouvelles des autres régions du Canada. Cette situation est inacceptable ». Il commet ici la même erreur de logique identifiée plus haut. On ne peut soutenir que l'analyse de contenu du Téléjournal est un reflet fidèle de ce que Radio-Canada fait partout au Canada. On peut compter sur la rigueur des commissaires et analystes du CRTC pour éviter de tomber dans ce piège de rhétorique.

 

Dans un autre document, intitulé Les égarements de Radio-Canada (en date du 4 octobre 2012), le sénateur De Bané parle de l'échec de Radio-Canada d'offrir des nouvelles aux francophones hors Québec, qui doivent s'informer en anglais, et va même jusqu'à dire que « cela est presque un argument en faveur du séparatisme », subventionné par les taxes des Canadiens (p. 3). On comprend assez vite que cette crainte soit celle d'un fédéraliste déçu de la tournure des choses. Il y a chez De Bané une posture partisane très puissante qui influence sa lecture de la situation.

 

Paradoxalement, il reconnait que les médias de qualité ont un public bien défini à servir et donne l'exemple du New York Times, de La Presse ou du Devoir, mais il refuse que le Téléjournal en fasse de même pour son principal public, soit celui du Québec.

 

Il est par ailleurs révélateur de le voir utiliser encore l'expression de « Canadiens français », même pour les citoyens du Québec, ce qui témoigne d'une certain décalage entre sa vision des choses et la réalité sociologique du pays.

 

Le sénateur De Bané se permet aussi de contester la pertinence des nouvelles au Téléjournal, une chose que ne mesure aucunement l'analyse de contenu. Il souhaite en revanche que Radio-Canada parle d'évènements régionaux de peu d'envergure (échanges de francophones entre provinces, etc.). Il ira même jusqu'à écrire que « L’esprit de clocher dont témoigne cette couverture presque uniquement québécoise et faisant fi du reste du pays rend l’appellation “ Radio-Canada ” plutôt inadéquate. Celle de “ Radio-Québec ” correspondrait davantage à l’attitude et à la programmation de la SRC » (p. 7).

 

Le retour de l'unité nationale

Tout en se défendant de vouloir faire de Radio-Canada un outil de propagande, l'inquiétude est omniprésente dans le mémoire de l'ardent fédéraliste. Il estime que si « rien n’est fait, la division traditionnelle entre les deux solitudes linguistiques du Canada s’en trouvera renforcée et, au lieu de s’amoindrir progressivement, elle continuera au contraire de s’accroître de plus en plus » (p. 8)

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Même si on peut avec lui déplorer des choix éditoriaux de certaines éditions du Téléjournal, le sénateur confond les contraintes propres à un marché spécifique et à la concurrence (le marché de Radio-Canada au Québec francophone face à TVA par exemple) avec ce qu'il considère être un « esprit de clocher » (p. 9) qui serait, bien entendu, typiquement québécois, reprenant ici une variante de la condescendance de son maître à penser, Pierre Elliott Trudeau, envers les « Canadiens français ».

 

De même, le sénateur attaque les journalistes de la SRC de façon plus que douteuse : « Il est en effet plutôt triste de constater que les reporters et les journalistes de renom à la SRC semblent presque fiers de leur ignorance à l’égard du reste du Canada, y compris des réalités les plus élémentaires de villes comme Toronto ou Winnipeg » (p. 19).

 

Il y va aussi d'affirmations sans fondement, sinon carrément fausses : « Dans ses émissions d’actualité́ ou de variété́ et dans ses émissions sur le cinéma, la danse, la littérature et les arts visuels, les invites viennent tous du Québec (…) Quand la SRC cherche une personne pour commenter la politique canadienne ou une nouvelle d’intérêt national, elle s’adresse toujours à un parlementaire ou à un journaliste québécois. Les experts auxquels la SRC fait appel pour avoir un point de vue sur la technologie, la médecine et la science sont pratiquement tous des Québécois qui sont invariablement diplômes de l’Université́ de Montréal, de l’Université́ Laval ou de l’UQAM. Cela n’est guère surprenant étant donné que presque toute la haute direction de la SRC vient du Québec » (p. 20)

 

Pour le sénateur, Radio-Canada a tort de considérer le Québec comme une nation et il ne devrait pas faire de distinction entre le Québec et le Canada (p. 20). En fait, il veut que le CRTC mette fin à cet « usage politique » des ondes (p. 21), revenant encore une fois sur l'obsession des fédéralistes francophones purs et durs de l'époque de Trudeau.

 

Il faut attendre un autre document de 268 pages[1] pour voir le sénateur affirmer que son « étude » de Radio-Canada « reflète mon désir personnel de renforcer l’unité́ nationale grâce à la diffusion d’informations et à la prestation de services par la SRC/CBC à l’intention des communautés de langues officielles d’un océan à l’autre » (p. 5). Le chat est sorti du sac, en effet.

 

Le sénateur, qui souhaite visiblement une programmation uniforme pancanadienne pour éviter le « nombrilisme » québécois, s'en prend tour à tour au Bye Bye, à C'est bien meilleur le matin. Il s'en prend aussi aux journalistes qui lui semblent trop complaisants avec les souverainistes ou ne posent pas les bonnes questions et jouent ainsi le jeu des « séparatistes » (p. 39).

 

Conclusion

Il ne fait pas de doute que Radio-Canada mérite plusieurs reproches et critiques dans sa façon d’assumer son mandat d’information et d’affaires publiques, ou encore dans ses émissions de divertissement et de culture.

 

On peut penser, par exemple, à l’autopromotion de plus en plus évidente qui contamine même sa mission journalistique. On peut penser aussi à sa tendance à favoriser un cercle restreint d’invités et de chroniqueurs, dont bon nombre sont des journalistes de Gesca qui viennent y répéter leur chronique ou éditorial du jour. On peut comprendre que pour plusieurs, le diffuseur public soit perçu de plus en plus comme le diffuseur d’une clique. Même si cette accusation est souvent injuste et simpliste, Radio-Canada doit prendre les mesures qui s’imposent pour favoriser la variété et la diversité, l’émergence de nouvelles voix et le pluralisme.

 

Il faut aussi se demander s’il a les moyens d’être un grand diffuseur public à l’abri des pressions commerciales et politiques, compte tenu de l’effort d’étouffement budgétaire des gouvernements libéraux et conservateurs, encouragés en ce sens par des concurrents qui se prêtent à des attaques médiatiques parfois vicieuses.

 

Quant au long et répétitif mémoire du sénateur De Bané, son seul intérêt est de rappeler la litanie des reproches que les fédéralistes purs et durs formulent à l'endroit Radio-Canada. On voit qu'ils ne désespèrent pas d'en (re)faire un organe de promotion, voire de propagande, favorable à l'unité canadienne et au Nation Building qui est le fonds de commerce de bon nombre d'élus, de groupes et d'institutions à Ottawa.

– 30 

Marc-François Bernier est titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d’Ottawa et membre du comité éditorial de ProjetJ.



[1] L’égarement de Radio-Canada Deuxième partie Radio-Canada: Refléter le Québec aux Québécois ou refléter le Canada, ses régions et sa diversité en français à tous les Canadiens?

 

Pour en savoir plus : 

Reflet des nouvelles régionales et nationales par Radio-Canada \ Radio-Canada

La SRC trop centrée sur le Québec, selon une étude \ La Presse

Radio-Canada ou Radio-Québec? \ Le Journal de Montréal