Une recherche menée par une ancienne journaliste du New York Times, Kathleen McElroy, étudie les changements apportés par les réseaux sociaux et sites internet des journaux à la théorie du « gatekeeping ».

Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

par Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa

Une recherche menée par une ancienne journaliste du New York Times, Kathleen McElroy, étudie les changements apportés par les réseaux sociaux et sites internet des journaux à la théorie du « gatekeeping ».

Pour ce faire, l’auteure étudie comment les journalistes sélectionnent des commentaires mis en ligne par leurs lecteurs, pour ensuite les modifier et les imprimer dans les pages de leur journal. Il s’agit d’une nouvelle forme de « lettres à l’éditeur » qui, par sa nouveauté, n’a pas encore reçu beaucoup d’attention de la part des chercheurs.

Afin de remédier à cette situation, une analyse de contenu de huit journaux américains et quatre entrevues avec certains des journalistes responsables de la sélection et de l’adaptation des commentaires web pour le papier ont été menées. En tout, au moins 30 commentaires web, adaptés au papier, ont été sélectionnés pour chacun des quatre « grands médias » (plus de 100 000 exemplaires par jour) et des quatre « petits médias ».

Les caractéristiques principales des commentaires sélectionnés, les modifications qui leur sont apportées, et la façon dont ce travail est vu par les journalistes concernés étaient au cœur de cette étude. Une comparaison des résultats selon le tirage des journaux a aussi été menée.

Les résultats indiquent qu’il n’existe pas de règle précise quant à l’identification ou non des personnes dont les commentaires sont publiés. La longueur de ceux-ci est d’ailleurs proportionnelle à l’importance du tirage du journal. En effet, les « petits » journaux semblent favoriser la publication du plus grand nombre possible de commentaires, ce qui en limite la longueur. Contrairement aux grands journaux, ils ne semblent pas sélectionner les commentaires en fonction de recommandation de leur éditeur ou des préférences de leur public.

Par ailleurs, seuls le Buffalo News et le New York Times ont utilisé des commentaires qui ne provenaient pas de leur région (33 et 46 pour cent respectivement).

Les commentaires sélectionnés se divisent en trois catégories : l'expression d'opinions (72 %), d'expériences personnelles (15 %) ou de faits uniquement (8 %).

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Plus de 85 % des expériences personnelles ont été publiées dans les journaux à grand tirage. L’auteure mentionne que le risque d’être reconnue dans les petites villes pourrait expliquer pourquoi les « petits » journaux en ont peu.

En dehors du New York Times et du Washington Post qui se démarquent avec seulement 1 et 2 pour cent de commentaires positifs, la majorité des commentaires sont neutres (55 %) ou positifs (32 %).

Les commentaires sélectionnés, dans 58 % des cas, ont été modifiés avant la publication et, dans 30 % des cas, la grammaire ou l’orthographe n’étaient pas en cause. Selon les journalistes rencontrés, ces modifications ne sont pas excessives, du moment qu’elles ne changent pas le sens du commentaire d’origine. Ils attribuent généralement ces modifications au besoin d’atténuer le ton (parfois hargneux) ou le contexte (parfois superflu) des commentaires, afin de les rendre plus claires. Néanmoins, trois des huit journaux étudiés ne sont pas représentés par ces statistiques puisqu’ils ont comme règle de ne pas retoucher les commentaires qu'ils publient.

Finalement, les quatre journalistes rencontrés, dont trois appartiennent à de grands journaux, ont tous affirmé que le but premier de cet exercice est de favoriser l’engagement de leur lecteur.

« C’est une chose que de demander à nos lecteurs d’interagirent avec nous, mais cela en est toute une autre que d’utiliser notre espace limité du journal pour leur montrer que nous les écoutons. »

Malgré des critères de sélection qui sont propres à leur journal, ils disent tous rechercher des commentaires originaux, « des commentaires qui représentent au mieux leur histoire » et « les opinions défendues dans la discussion ». Les commentaires à caractère diffamatoire ou hors contexte sont évidemment éliminés dès le départ.

Cette étude permet d’introduire une évolution du « gatekeeping » des médias alors qu’ils sélectionnent et adaptent le contenu de commentaires du public en ligne afin de les publier dans leur journal. Cette nouvelle réalité se compose d’un journalisme participatif que l’auteure compare à celui que l’on retrouve dans les « lettres à l’éditeur ». Cependant, les pratiques journalistiques divergent de cette ancienne forme de « gatekeeping » alors qu’ils doivent maintenant composer, entre autres, avec les problèmes d’instantanéité et de manque de formalité des conversations en ligne. Ils doivent donc adapter cette nouvelle forme de contenu afin de répondre aux standards journalistiques de clarté, de mise en contexte et de respect d’autrui. Ils ont aussi la possibilité d’utiliser, ou non, le « feedback » de leur public en ligne qui peut préférer certains commentaires à d’autres. Par contre, comme le déplore l’auteure, cela implique la perte de deux atouts majeurs, à savoir la spontanéité des discussions et les possibles controverses qu’elles peuvent soulever

 

*Source: McElroy Kathleen. (2013) « WHERE OLD (GATEKEEPERS) MEETS NEW (MEDIA) », Journalism Practice, (Mis en ligne le 23 février 2013)