Témoignage de Catherine Dulude, étudiante en maîtrise à l'Université Laval

«Tu seras responsable de remplir le calendrier des événements touristiques des prochains mois». C’est ainsi que j’ai été accueillie par le patron (je suis tentée d’employer le terme gérant) du journal en ligne autrichien où j’ai effectué un stage d’un mois. Le journal en question est l’un des nombreux publiés par l’agence mère, qui fait transiter les histoires à sensation depuis l’Europe centrale vers le Royaume-Uni.

Témoignage de Catherine Dulude, étudiante en maîtrise à l'Université Laval.

«Tu seras responsable de remplir le calendrier des événements touristiques des prochains mois». C’est ainsi que j’ai été accueillie par le patron (je suis tentée d’employer le terme gérant) du journal en ligne autrichien où j’ai effectué un stage d’un mois. Le journal en question est l’un des nombreux publiés par l’agence mère, qui fait transiter les histoires à sensation depuis l’Europe centrale vers le Royaume-Uni.

J’avais choisi un média en ligne puisqu’il s’agissait de la seule plateforme que je n’avais pas encore expérimentée à titre de journaliste en formation. Celui-ci me semblait intéressant : un web journal anglophone dans un pays germanophone ayant pour marché les expatriés, les touristes et les aficionados de la langue de Shakespeare.

Nous étions trois stagiaires à voir nos espoirs d’écriture mourir avec les heures de la journée. Le dessein de l’entreprise était simple à comprendre : deux étudiants avaient la tâche de rendre le site plus attrayant afin de vendre l’espace publicitaire. En garnissant le calendrier des événements et en relançant les agences touristiques avec chaque note publiée, j’assurais une augmentation du flux des visites sur le site. J’ai dû mettre en ligne une quarantaine d’items durant mon séjour. La fréquence croissante des clics convaincrait les annonceurs de la rentabilité de leur achat éventuel.

Copiés collés de communiqués, les items publiés n’avaient aucun lien de parenté avec des papiers journalistiques. Produisant exclusivement des papiers à partir de contenu gratuit (photos, communiqués de presse) sans jamais quitter les murs du bureau, les quelque 70 items postés par jour ne pouvaient provenir des trois employés sur place. Je me suis aventurée à poser des questions sur l’entreprise. Outre une prise de bec et l’obtention de réponses vaseuses et évasives, j’ai été maintenue dans l’ignorance.

À l’occasion, le patron nous donnait des conseils. Pour réussir dans ce métier, il nous encourageait à reprendre du contenu de Wikipédia. Il nous incitait à faire des fautes intentionnelles dans les articles afin de pouvoir reconnaître les publications qui copiaient nos papiers. Une fois, il a employé le terme « churnalism» en décrivant le travail que l’agence effectuait. Ce concept traduit le travail de journalistes qui reprennent passivement du contenu transmis par les relations de presse ou autres, sans se préoccuper d’en vérifier la véracité.

J’ai aussi eu vent d’une poursuite de 50 000 euros contre le site où je travaillais pour l’utilisation non autorisée d’une photo. J’ai vu une employée tenter de confirmer un diagnostic de fracture de la clavicule d’une célébrité avec Wikipédia. Je me suis fait demander de réécrire un article qui était sujet à poursuite, sans avoir accès à l’entrevue originale ni même à son contexte (tâche que j’ai refusée). J’ai su que le patron avait demandé à un des stagiaires d’investir dans l’entreprise pour permettre à l’agence de ratisser jusqu’au pays d’origine de l’étudiant en question.

Une ferme à contenu à la frontière de la légalité? Peut-être. Probablement. Mais à cette étape de ma jeune carrière, je ne peux que constater la réalité du modèle économique des publications en ligne. Certains optent pour la transgression des règles déontologiques les plus rudimentaires pour survivre. Et parfois, ce n’est pas suffisant. Il faut aussi prendre des stagiaires non rémunérés pour tenter de joindre les deux bouts.

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