À quel point la structure organisationnelle et les intérêts des médias touchent-ils réellement l’autonomie professionnelle des journalistes? C’est la question qu’a posée le chercheur Morten Skovsgaard, de l’University of Southern Denmark. Son étude montre que les journalistes danois considèrent, en général, posséder une forte autonomie professionnelle.

Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

Par Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa

Le journaliste requiert une autonomie professionnelle et un statut particulier du fait qu’il rend un service d’intérêt public. En revanche, l’obligation qu’il a de passer par une entreprise de presse pour rejoindre son public fait en sorte qu’il n’est pas complètement autonome et que des intérêts privés peuvent parfois interférer dans son travail.

À quel point la structure organisationnelle et les intérêts des médias touchent-ils réellement l’autonomie professionnelle des journalistes? C’est la question qu’a posée le chercheur Morten Skovsgaard, de l’University of Southern Denmark. Son étude montre que les journalistes danois considèrent, en général, posséder une forte autonomie professionnelle. Cette dernière est cependant limitée lorsque les intérêts économiques de l’entreprise s’opposent à l’intérêt public. Deux autres facteurs ont aussi un impact négatif sur la perception qu’ont les journalistes de leur autonomie professionnelle, à savoir les courts délais de production et la forte compétition.

Un sondage électronique a été mené auprès des membres de l’Union des journalistes danois, soit 90 à 95% des professionnels affiliés à un média. En tout, 2008 membres ont rempli le questionnaire pour un taux de réponse de 44.3 %. Certains répondants, rédacteurs ou journalistes indépendants, ont par la suite été exclus de l’analyse.

L’autonomie professionnelle des journalistes a été définie dans cette recherche en fonction de leurs relations avec leurs supérieurs. S’agit-il d’une relation conflictuelle? Ressentent-ils le besoin d’ajuster leur travail selon les intérêts de l’entreprise? Considèrent-ils avoir un pouvoir discrétionnaire dans leur travail? La perception de leur autonomie journalistique dans ces trois catégories est ensuite évaluée selon trois facteurs organisationnels différents: l’intérêt politique de l’entreprise, son intérêt économique et sa routine/structure de travail.

L’orientation politique du média a été comparée à celle des journalistes afin de déterminer si une différence idéologique pouvait nuire à l’autonomie journalistique. Le même raisonnement a été appliqué entre l’orientation économique du média et le désir du journaliste de rendre un service d'intérêt public. Finalement, les journalistes ont dû indiquer s’ils considéraient que la routine de travail de leur média, les délais courts et la concurrence, avaient un impact sur leur autonomie.

Les résultats ont indiqué que les journalistes ont l’impression de posséder une forte autonomie professionnelle avec une moyenne de 2,35 sur 3, où 3 indique une liberté totale de décision. Ils considèrent que leurs relations de travail avec leurs supérieurs sont généralement harmonieuses et qu’ils ne ressentent pas le besoin d’adapter leur travail en fonction d’une ligne éditoriale.

L’orientation politique des journalistes diffère généralement de celle de leur média et cela pourrait compliquer les relations de travail. Les répondants ont toutefois indiqué ne pas adapter leur travail en fonction des orientations politiques de leur média. Par ailleurs, cette possibilité n’est pas considérée comme problématique pour leur autonomie professionnelle.

Il n’en va pas de même pour la question de l’orientation économique de leur média qui, selon eux, entre constamment en opposition avec leur désir de servir l’intérêt public. Leur refus de se soumettre aux attentes économiques de leur média entraine des conflits fréquents et en vient à miner leur autonomie de travail.

Finalement, les résultats portant sur la structure de travail de leur employeur démontrent que plus les journalistes ressentent une pression à produire et de courts délais de production, plus ils sont portés à suivre une routine préétablie et à se conformer aux attentes de l’entreprise. Ces contraintes, qui limitent leur autonomie professionnelle, s’ajoutent à la pression de la concurrence qu’ils ressentent. Cela les pousse à choisir et à traiter leur articles ou reportages en fonction de ce qui intéresse leur média afin qu’ils soient privilégiés par rapport à ceux de leurs collègues.

En dehors de ces trois facteurs organisationnels, le type de média s’est avéré déterminant dans la perception de l’autonomie des journalistes. Ceux qui travaillent pour des journaux quotidiens s’en sortent bien par rapport ceux qui opèrent en télévision, qui possèdent une structure plus hiérarchisée et sont plus fréquemment en conflit et en situation de soumission face aux demandes de leurs supérieurs. Il en va de même pour les journalistes œuvrant pour des magazines, des périodiques, des tabloïds et des sites internet. Selon Skovsgaard, l’absence d’un public stable et important, comme celui des quotidiens, pousse ces médias à adapter leur contenu en conséquence et à laisser moins de marge de manœuvre à leurs journalistes.

L’auteur conclut en présentant les deux visions actuelles du journalisme à l’ère de l’internet. La première, plus négative, y voit la popularisation du journalisme citoyen, la disparition des frontières entre les journalismes amateur et professionnel et une remise en cause de la profession. D’un autre côté, l’internet est aussi vu comme un outil permettant aux journalistes d’entrer en contact direct avec le public, sans les contraintes organisationnelles de leur média, ce qui pourrait au final leur permettre de revaloriser la profession et sa légitimité.

Skovsgaard, Morten. (2013). « Watchdogs on a leash? The impact of organisational constraints on journalists' perceived professional autonomy and their relationship with superiors » Journalism, (Mis en ligne le 22 avril 2013)