De 2000 à 2010, la crise de l’information au sein de la presse écrite québécoise a provoqué une perte de pouvoir des syndicats et un affaiblissement du modèle d’autorégulation des médias québécois, alors qu’un nombre grandissant de journaux se retire du Conseil de presse du Québec.

Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa

De 2000 à 2010, la crise de l’information au sein de la presse écrite québécoise a provoqué une perte de pouvoir des syndicats et un affaiblissement du modèle d’autorégulation des médias québécois, alors qu’un nombre grandissant de journaux se retire du Conseil de presse du Québec.

C’est une des conclusions de Noée Murchison-Morand, une ancienne journaliste qui a consacré son mémoire de maîtrise aux «enjeux démocratiques de la “crise de l’information” au sein de la presse écrite quotidienne au Québec».

Depuis les années 2000, de plus en plus d’acteurs font état d’une crise structurelle dans l’industrie de la presse écrite qui, selon eux, nuit fortement à l’intérêt public. Cette inquiétude a poussé différents gouvernements, à Québec et à Ottawa, à commander des études sur l’état de l’information et sur les mesures à prendre pour la protéger. Les recommandations sont par contre restées «lettre morte» et les transformations continuent de s’accélérer. Cette période est aussi marquée, selon les recherches de l’auteure, par une perte de pouvoir des syndicats et un affaiblissement du modèle d’autorégulation des médias québécois, alors qu’un nombre grandissant de journaux se retire du Conseil de presse du Québec.

L’auteure étudie comment et dans quelle mesure la «crise de l'information» a affecté les pratiques des journalistes politiques œuvrant dans les quotidiens québécois, de 2000 à 2010. Les conséquences de cette «crise» sur la liberté de presse et le droit à l’information ont aussi été abordées.

La première partie du mémoire développe l’état des lieux de la «crise» et enchaine avec la perception qu’ont les journalistes  des changements apportés à leur travail pendant la période étudiée. Huit journalistes politiques provenant de huit médias francophones québécois (Le Devoir, Le Droit, Le Nouvelliste, La Presse, Le Quotidien, Le Soleil, La Tribune et le Journal de Québec) ont été sondés. Une tentative d’inclure des journaux québécois anglophones s’est avérée infructueuse. Le Journal de Montréal, pour sa part, sortait tout juste d’un lock-out et ne possédait pas de journaliste correspondant aux critères de sélection (ne pas être chroniqueur et occuper un poste aux nouvelles politiques depuis plus de deux ans). L’échantillonnage des journalistes est donc une limitation de cette recherche puisqu’il sous-représente l’un des principaux acteurs de la presse écrite québécoise, Québecor, et n’inclut pas de médias anglophones.

Selon la recension de littérature, plusieurs facteurs expliquent la «crise» que vit la presse québécoise. La marchandisation de l’information aurait, entre autres, poussé l’industrie vers une concentration des entreprises de presse. Cette intégration horizontale, verticale et croisée des journaux, jumelée à la crise économique mondiale, entraine une diminution des ressources monétaires et humaines que possèdent les journaux. De plus, le contexte de changements technologiques, dont l’internet et ses nombreuses plateformes font partie (site internet, réseaux sociaux, etc.), facilite la convergence du contenu d’une presse écrite qui possède de moins en moins d’acteurs.

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Dans le cadre d’entrevues semi-dirigées, les journalistes ont déploré une augmentation de leurs tâches et une diminution du temps et des ressources qu’ils ont pour s’y consacrer. Selon eux, les problèmes économiques et la convergence des médias ont entrainé une diminution des effectifs et de l’espace rédactionnel. Cela augmente la charge de travail des journalistes restant et affecte aussi leurs pratiques de collecte et de traitement de l’information : «L’espace rédactionnel est de plus en plus réduit dans le journal. Pas parce que la publicité prend plus d’espace, mais parce que le nombre de pages a été réduit pour des contraintes économiques. Ça (…) nous empêche d’approfondir parfois des sujets ou d’appeler plus d’intervenants, d’avoir plus de points de vue», dit l’un d’eux.

Un autre élément qu’ils déplorent est le nombre grandissant de plateformes web (site internet, Facebook, Twitter, etc.) qu’ils doivent fournir en contenus en plus du journal papier. Ces dernières, sur l’internet, favorisent l’instantanéité des nouvelles et la culture des «breaking news», ce qui laisse moins de temps aux journalistes pour travailler leur article avant publication.

Lorsqu’il était question de la qualité de l’information politique fournie par leur journal respectif, les opinions étaient divisées. Le premier tiers déplorait une surabondance de publicité et de sujets «vendeurs» au détriment de l’information d’intérêt public de qualité. Le second tiers, pour sa part, voyait l’intérêt public comme une des priorités de leur journal. Finalement, le dernier tiers des journalistes attribuait la présence importante d’articles fouillés sur des enjeux de société à la mission première de leur journal qui est de servir le public.

Les journalistes rencontrés possédaient suffisamment d’autonomie et d’indépendance pour dire que le peu de pression extérieure qu’ils rencontraient n’affectait pas leur liberté d’expression.

Ils s’entendaient pour dire que «la liberté d’expression est la même (qu’avant 2000), mais que (…) c’est plutôt la qualité de l’information, le droit du public à l’information qui est restreint» par les changements encourus durant cette période.

Ce mémoire de maîtrise  conclut que les journalistes rencontrés ont dû s’adapter, entre 2000 et 2010,  aux contraintes économiques de leur journal, à une transformation du contexte technologique et à l’accélération de la concentration des médias et de la convergence de leurs contenus. Toutes ces transformations structurelles dans l’industrie des quotidiens québécois semblent avoir, selon ces données, fragilisé la capacité de cette dernière à fournir un service public de qualité.

Source: Murchison-Morand, Noée. (2012). «Les enjeux démocratiques de la «crise de l’information» au sein de la presse écrite quotidienne au Québec», Université du Québec à Montréal, Maîtrise en science politique.