Choqué par le recul du Canada dans les sciences pures et appliquées, Chris Turner mord et ne lâche pas le mollet du gouvernement fédéral. Son ouvrage, The War on Science : Muzzled Scientists and Wilful Blindness in Stephen Harper’s Canada, récapitule les décisions gouvernementales touchant la recherche depuis l’arrivée au pouvoir des troupes de Stephen Harper. Il fait aussi une mise en contexte historique de la science au Canada.

Choqué par le recul du Canada dans les sciences pures et appliquées, Chris Turner mord et ne lâche pas le mollet du gouvernement fédéral. Son ouvrage, The War on Science : Muzzled Scientists and Wilful Blindness in Stephen Harper’s Canada, récapitule les décisions gouvernementales touchant la recherche depuis l’arrivée au pouvoir des troupes de Stephen Harper. Il fait aussi une mise en contexte historique de la science au Canada.

par Chantal Francoeur, professeure à l’école des médias de l’UQAM et membre du comité éditorial de ProjetJ

Le resserrement des lois criminelles canadiennes s’explique : «Il y a une recrudescence des crimes non-rapportés», dit le ministre Stockwell Day en 2012, lors du dépôt d’un projet de loi. L’anecdote illustre l’approche du gouvernement Harper face à la science, selon Chris Turner : une administration qui s’obstine à réduire ses capacités de recueillir des données objectives sur lesquelles baser ses décision. L’anecdote montre aussi le ton de l’auteur : moquerie, mais aussi désarroi et colère. Un reflet de ce que les chercheurs canadiens vivent.

Chris Turner donne la parole à ces chercheurs et décrit pourquoi ils réclament plus de science et moins de politique. Il rappelle que le 10 juillet 2012, dans les rues d’Ottawa, la manifestation «La mort de la preuve» (The Death of Evidence march) a réuni des scientifiques en sarreau blanc, une première et un moment unique dans la vie publique canadienne.

Les manifestants scandaient des slogans rarement entendus dans des marches de protestation : «What do we want?» «Science!» «When do we want it?» «After peer review!». Les chercheurs veulent faire leur travail et être jugés par leurs pairs. Ils veulent aussi que leurs travaux, financés par l’argent public, servent le public. L’auteur plaide avec eux, ajoutant qu’il faut redonner aux chercheurs la liberté d’expression nécessaire à la science.

La perte de toute une génération de chercheurs

Le livre retrace pas à pas les décisions qui ont fait mal à la recherche. L’abandon du recensement détaillé en 2010; la loi omnibus C-38 de juin 2012, qui laisse sans protection 80% des poissons menacés de disparition et met fin à plusieurs programmes de recherche sur l’environnement et les changements climatiques; l’obligation pour les chercheurs de faire approuver leur communication, de développer des «lignes médias» et de s’y tenir; les compressions budgétaires au Forum canadien du climat; la fermeture partielle ou totale de centres de recherche, par exemple l’Experimental Lakes Area (ELA), spécialisé dans l’étude des écosystèmes des lacs et des bassins versants.

Chris Turner croit que ces décisions coûtent cher à la société canadienne. Il craint la perte de toute une génération de chercheurs. Il décrit un Canada diminué, un lieu mesquin, un pays qui a peur des questions ouvertes et de la recherche. Un pays isolé, luttant seul contre le progrès. Turner plaide pour un retour aux ambitions nobles.

Il décrit aussi les obstacles auxquels font face les journalistes scientifiques. Difficile de discuter avec des experts fédéraux, alors qu’il fut un temps où un appel direct permettait de vérifier une information.

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Le cas du journaliste Tom Spears, du Ottawa Citizen est éloquent : il voulait faire un reportage décrivant une recherche sur la neige en mars 2012. Sa demande d’entrevue a été jugée «positive/informative» par les responsables des communications du Conseil national de recherche du Canada. En dépit de son aspect inoffensif, sa requête a fait l’objet de 52 pages d’échanges courriel au sein de l’équipe média : fallait-il oui ou non accorder une entrevue? Non, fut la réponse finale. Un courriel formaté a tout de même été envoyé au journaliste, du type «corporate brochure», mais après l’heure de tombée. «Why use ‘no comment’ as a default setting?» demande Chris Turner.

Quelques efforts toutefois

L’auteur de The War on Science : Muzzled Scientists and Wilful Blindness in Stephen Harper’s Canada ne fait pas que dénoncer. Il souligne les efforts de l’ex-ministre de l’environnement, Jim Prentice, pour sensibiliser ses collègues à l’urgence de modifier la gestion des sables bitumineux : «he argued that Canada’s leadership on environmental issues was in danger of falling disastrously short, that his hometown’s bread-and-butter industry was on the verge of turning the country into the world’s paramount symbol of environmental destruction».

Chris Turner mentionne aussi certains revirements de situation, comme le retour du financement du Laboratoire de recherche atmosphérique dans l’environnement polaire (PEARL, Polar Environment Atmospheric Research Laboratory) en mai 2013. Ces rares bons coups mettent en relief les épisodes plus tourmentés de la recherche.

L’auteur conclut son ouvrage en recensant les dates importantes de la science au Canada. Il rappelle que la première institution d’éducation supérieure a été établie à Québec en 1635 : le collège des Jésuites. En 1882, la Société royale canadienne naît. Deux ans plus tard, elle tient la première conférence de l’Association britannique pour l’avancement de la science à Montréal.

En 1985, une recherche canadienne décrite dans le prestigieux magazine Science établit un lien entre les industries brulant du charbon et les pluies acides, etc.

La chronologie change de ton à partir de janvier 2006, avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur minoritaire et la nomination de Rona Ambrose comme ministre de l’environnement.

Référence: Turner, Chris. (2013). The War on Science : Muzzled Scientists and Wilful Blindness in Stephen Harper’s Canada. Vancouver : Greystone Books.