Depuis dix ans, la liberté de presse au Canada s'effrite. Bien qu'on ne tue pas et qu'on ne torture pas nos journalistes, il y a de quoi s'inquiéter, selon le journaliste François Bugingo. Pour renverser la vapeur, l'ancien vice-président de Reporters sans frontières appelle à une prise de conscience professionnelle. En cette journée mondiale de la liberté de presse, ProjetJ l'a joint à Paris où il couvre la campagne présidentielle française.

Depuis dix ans, la liberté de presse au Canada s'effrite. Bien qu'on ne tue pas et qu'on ne torture pas nos journalistes, il y a de quoi s'inquiéter, selon le journaliste François Bugingo. Pour renverser la vapeur, l'ancien vice-président de Reporters sans frontières appelle à une prise de conscience professionnelle. En cette journée mondiale de la liberté de presse, ProjetJ l'a joint à Paris où il couvre la campagne présidentielle française pour les différentes filiales de Quebecor. (Photo: François Bugingo – Wikimédia)

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Quel bulletin de santé décernez-vous à la liberté de presse au Canada?

Cette année, le Canada s'est normalisé par le bas, il s'est banalisé par le négatif. Ça me fait peur. J'ai l'impression qu'on a cessé d'être ce fameux pays scandinave au nord des Amériques, un pays où on avait une liberté et un confort qu'il n'y avait pas ailleurs sur le continent, incluant aux États-Unis.

Je ne parle même pas des cas anecdotiques de journalistes tabassés durant des manifestations, c'est en fait classique dans ce genre de situation. C'est le fond de l'histoire qui m'inquiète. La concentration des médias s'est accentuée. On a toujours dit que ça nuisait à la diversité de l'information, mais on a dépassé ce stade. La concentration porte désormais atteinte à la qualité et la liberté de la presse.

Au plan politique, nous sommes rentrés dans une forme de crispation triste. La majorité conservatrice s'est traduite pas une crispation des instances publiques à l'égard des médias et tout indique que ça va s'accentuer. Quand je vois le nouveau code de conduite à Radio-Canada qui, sans le dire directement, en fait non plus un média public, mais un média d'État, ça m'inquiète. Je suis né là dedans, j'ai connu ça en Afrique, et j'ai l'impression qu'on s'en rapproche dangereusement, même si on a encore des structures et des réflexes citoyens pour empêcher ça.

Ce qui est terrible c'est que ça ne se joue pas de manière brutale, radicale, révolutionnaire. Dans les pays démocratiques, ce genre de chose met du temps avant d'éclore. Ça s'implante petit à petit, via la jurisprudence, les précédents. Ça a commencé en 2001 avec la Loi antiterroriste C35. Cette loi portait déjà atteinte à la liberté de presse, à la protection des sources.

En parallèle, il y a une forme de courant de fond insidieux qui pousse les gens à penser que plus rien n'est sacré, incluant les sources journalistiques. En fin de compte, on a d'autres valeurs plus importantes à protéger. La plupart des citoyens ont l'impression que les journalistes font des caprices, qu'on essaie de protéger des avantages corporatistes, qu'on est des bébés gâtés. Ils ne se rendent pas compte à quel point les attaques contre la liberté de presse sont pernicieuses pour l'ensemble de la société.

Avez-vous identifié le virus?

C'est en partie de notre faute, nous les journalistes, nous les médias. Avec la multiplication des sources et des formes de communication, on en est arrivé à un point où toutes les opinions s'équivalent. L'individu le plus rétrograde et liberticide a le même temps d'antenne qu'un journaliste dont le mandat est de vérifier l'information. Dans ce contexte, année après année, la crédibilité des journalistes s'effondre. Nous sommes aussi peu crédibles que les avocats, les vendeurs de voitures ou les prostituées.

De plus en plus, les citoyens ont l'impression qu'ils peuvent faire notre boulot tout seul dans leur sous-sol. Le citoyen moyen canadien ou québécois se contrefiche de Radio-Canada par exemple. J'entends tous les jours des gens dire «Fermons Télé-Québec! Fermons Radio-Canada! C'est autant d'argent qu'on pourrait investir dans la santé ou dans les routes».

Les médias ont cessé d'être des initiateurs de conscience et de réflexion collective pour devenir des entreprises banales, dont on parle en terme de rentabilité, de cotes d'écoute, de résultats. Ça nous a enlevé le lustre moral, éthique et professionnel qui faisait qu'on était une institution à part méritant d'être protégée pour la santé de la démocratie.

Les jeunes journalistes que je rencontre ont une volonté de redonner une forme de noblesse à ce métier. Mais les patrons de presse et leurs collègues plus vieux les trouvent trop impertinents, trop rebelles, trop dérangeants. Ils n'ont pas les moyens décisionnels et financiers de renverser la vapeur. Ils sont considérés comme des menaces. Au sein de notre corporation, on s'est créé des guerres de générations et d'égo qui nous ont tellement accaparées qu'on a oublié les guerres de conception de notre métier

Quel est le remède?

La première solution, c'est une prise de conscience journalistique. Les journalistes ont conscience de ces menaces uniquement quand leur propre emploi est menacé. Quand on licencie à TVA, personne à Radio-Canada ne bouge, bien au contraire on applaudit, et vice versa. Quand on coupe à La Presse, on rigole du côté de Quebecor, et inversement. En étant de bons soldats de nos entreprises, nous sommes des colporteurs de notre propre malheur.

Au-delà de toutes les chicanes, celle sur le statut professionnel entre autres, il faut d'abord une prise de conscience collective que nous sommes une institution à part. Non pas parce que nous méritons d'avoir des privilèges, mais parce que nous sommes un reflet déterminant et indispensable de la démocratie. Tant que nous n'aurons pas fait cette démarche en tant que professionnels, la population ne la comprendra pas.

La société journalistique au Québec, comme au Canada et ailleurs en occident, a fini par devenir une élite, au lieu d'être tout simplement un relais. Ça nous nuit énormément. L'idée que, pour défendre notre profession, nous devions nous positionner du côté de la Culture avec un grand C a été une stratégie perdante. Il faut revenir à l'humilité de notre profession, se rappeler que nous ne sommes que des intermédiaires.

En ce sens, nous avons l'obligation et l'obligeance de donner le même temps d'antenne à tout le monde. On ne le fait pas, pire on a décidé de nous insérer nous-mêmes dans le débat public en multipliant les chroniqueurs. À ce jeu, nous faisons exactement ce que n'importe quel citoyen anonyme peut faire. Dès qu'on prend moins de recul, de distance, qu'on tombe dans le «je», on vaut n'importe quel citoyen.