Jean-François Simard (Université du Québec en Outaouais), Marc-François
Bernier (Université d’Ottawa), Jean-Claude Rivest, (sénateur), Robert
Keaton (ancien président d’Alliance-Québec), Julius Grey, (avocat), et
Vincent Lemieux (Université Laval) |

On ne rappellera jamais assez que la liberté de presse est un fondement
de la démocratie délibérative parce qu’elle permet de questionner le
gouvernement au nom des citoyens. Elle s’inscrit dans une logique
d’obligation de rendre des comptes, de transparence et de bonne
gouvernance. Or, depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2006, le
premier ministre du Canada, Stephen Harper, manifeste une attitude à
l’égard des médias qui a pour conséquence directe d’entraver la liberté
de presse et de priver les citoyens de leur droit à une information de
qualité.

La presse assure une essentielle vigie sociale et procure un
contrepoids politique, rôles que les partis d’opposition et la société
civile ne sont pas toujours en mesure d’assumer pleinement. Aussi, la
presse — et tout particulièrement la tribune de la presse
parlementaire — joue un rôle social qu’aucune autre institution ne
peut assumer pour favoriser la compréhension des affaires publiques.

L’arrivée au pouvoir du gouvernement Harper a considérablement
transformé les rapports que la tribune de la presse d’Ottawa entretient
depuis plus d’un siècle avec le bureau du premier ministre. Certes, la
classe politique a toujours entretenu une certaine réserve, pour ne pas
dire beaucoup de méfiance, à l’égard des milieux journalistiques. Cela
était, dans une certaine mesure, de bonne guerre. Mais cette méfiance
fait aujourd’hui place à une volonté de contrôle sans précédent de l’information politique au
Canada, une obsession qui se manifeste par un resserrement significatif
de l’accès à l’information.

Un contrôle excessif de l’information

Par exemple, la tradition à Ottawa était de tenir sur une base
régulière, dans cette salle que l’on appelle de manière fort évocatrice
«le théâtre», des conférences de presse en présence du premier
ministre. Depuis près de deux ans, Stephen Harper a évité soigneusement
de rencontrer les journalistes en ce lieu hautement symbolique de la
démocratie canadienne. Signe peut-être avant-coureur des élections,
depuis octobre dernier, il a consenti à s’y présenter à deux
occasions…

La raison de cette dérobade est fort simple. À l’extérieur du
théâtre, ce ne sont plus les journalistes de la tribune qui président
le point de presse, mais l’attaché politique du premier ministre. La
différence est plus que symbolique. C’est ici que commence le premier
contrôle de l’information.

Une nouveauté dans notre histoire politique canadienne: les
journalistes doivent désormais s’inscrire pour espérer poser leurs
questions, après quoi leur sort dépend du bon vouloir de l’attaché de
presse. De surcroît, à l’extérieur du théâtre, les journalistes ne
peuvent plus poser de questions secondaires. Dans ce contexte, la
liberté de presse se limite à une seule question par journaliste, peu
importe la pertinence de la réponse du premier ministre. M. Harper peut
se contenter de lancer quelques phrases sur un thème donné.
Journalistes comme citoyens devront s’en contenter!

De plus, M. Harper a pris l’initiative de procéder à l’annonce de
plusieurs grandes politiques publiques à l’extérieur de la capitale
fédérale. C’est ainsi que l’on a appris la politique de lutte contre la
criminalité à Toronto et la politique dite de l’air pur à Vancouver.
Une autre forme de contrôle de l’information s’exerce ici. Pour des
raisons financières, seuls les grands médias peuvent dépêcher des
journalistes pour couvrir ce type d’événement. La diversité des sources
d’information se retrouve ainsi fortement diminuée.

Par ailleurs, ce sont des journalistes «locaux», dont l’expertise
en affaires publiques nationales est moins solide, qui doivent
«challenger» le premier ministre sur des enjeux canadiens. Pour M.
Harper et ses stratèges, le contrôle de l’information est plus facile à
réaliser face à des journalistes moins nombreux et moins expérimentés
que ceux de la tribune.

Comme si ce n’était pas assez, l’équipe de communication de M.
Harper a récemment multiplié les convocations de dernière minute aux
conférences de presse sans en annoncer au préalable le sujet, comme il
était pourtant coutume de le faire. Les grandes chaînes d’information
en continu, avides de combler leur temps d’antenne, ne prennent pas le
risque de manquer une annonce importante et dépêchent une équipe pour
couvrir l’événement en direct. Les journalistes n’ont pas le temps de
se préparer adéquatement et les réseaux ont moins de latitude pour
déterminer la pertinence de répondre ou non à la convocation de presse.

On cache aussi aux journalistes à quel moment se tiennent les
réunions du cabinet. En ce qui a trait à la période de questions, ceux
qui auront la chance de se présenter à la sortie de la Chambre devront
néanmoins se contenter de questionner les seuls représentants
sélectionnés par le bureau du premier ministre, en fonction du message
qu’il veut imposer dans l’espace public.

Pas de chance non plus avec les caucus du Parti conservateur, dont
on annonce souvent la tenue bien longtemps après leur commencement…
Les députés conservateurs qui croisent néanmoins un journaliste ont le
mot d’ordre de ne pas répondre à ses questions. Du reste, cela conforte
dans l’opinion publique la futilité du rôle des parlementaires dans le
processus démocratique. Devant ces murs de silence, il ne reste plus
aux journalistes que l’attachée de presse du bureau du premier
ministre, avec laquelle ils doivent transiger.

Depuis le dernier rapport du commissaire aux langues officielles,
Graham Fraser, c’est un secret de Polichinelle à Ottawa que les
principaux collaborateurs de M. Harper sont des anglophones unilingues.
Il devient donc très difficile pour les médias francophones d’y trouver
leur compte.

Un enjeu démocratique

Ce contrôle de l’information a été fortement dénoncé par le Conseil
de presse du Québec et la Fédération professionnelle des journalistes
du Québec. Mais le droit du public à l’information n’appartient ni à M.
Harper ni aux seuls médias, qui ont eux aussi des obligations de
qualité, de diversité et d’intégrité à ce chapitre.

À la veille d’un prochain rendez-vous électoral, la société civile
doit prendre le relais et interpeller l’ensemble des partis politiques
sur le type de transparence politique et d’accessibilité qu’ils
entendent afficher au cours du prochain mandat.

Cet enjeu démocratique est d’autant plus fondamental que l’électeur
est pris en souricière, d’une part, par l’accélération de la
concentration et de la convergence des médias, qui limitent la qualité
et la diversité de l’information, et, d’autre part, par un pouvoir
politique qui limite l’accès à l’information.

Voilà pourquoi nous intervenons aujourd’hui dans l’espace public
pour rappeler que, sans information à la fois libre, variée et de
qualité, toute démocratie étouffe sous les abus de pouvoir de ceux qui
échappent à leurs obligations de transparence et d’imputabilité. Nous
invitons nos concitoyens soucieux de la vigueur de leur démocratie à
exiger de tels engagements de la part de ceux et celles qui
solliciteront bientôt leur vote.

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