Par Jean-Michel Landry

Il y a une semaine les locaux de Charlie Hebdo ont été incendiés alors que l'hebdomadaire satirique français préparait un numéro intitulé «Charia Hebdo» qui sera en kiosque demain avec une nouvelle Une, «L'Amour plus fort que la haine». Dès les heures qui ont suivi l'attentat, les regards se sont tournés vers les groupes musulmans intégristes comme dans plusieurs cas d'attentats récents. Le chercheur Jean-Michel Landry, doctorant en anthropologie à l'Université Berkeley, s'est intéressé au phénomène. ProjetJ publie l'exposé qu'il a livré à Montréal début octobre dans le cadre du Colloque médias et religion.

Par Jean-Michel Landry, doctorant en anthropologie à l'Université Berkeley

Il y a une semaine les locaux de Charlie Hebdo ont été incendiés alors que l'hebdomadaire satirique français préparait un numéro intitulé «Charia Hebdo» qui sera en kiosque demain avec une nouvelle Une, «L'Amour plus fort que la haine». Dès les heures qui ont suivi l'attentat, les regards se sont tournés vers les groupes musulmans intégristes comme dans plusieurs cas d'attentats récents. Le chercheur Jean-Michel Landry, doctorant en anthropologie à l'Université Berkeley, s'est intéressé au phénomène. ProjetJ publie l'exposé qu'il a livré à Montréal début octobre dans le cadre du Colloque médias et religion.

**

En 1981, le regretté Edward Said (1935-2003) faisait paraître une étude importante intitulée Covering islam—laquelle vient de paraître en traduction française sous le titre L’islam et les médias (Actes Sud 2011). Said note qu’en Occident, l’islam fonctionne comme un bouc émissaire médiatique, un bouc émissaire incarnant ce que nos sociétés modernes disent rejeter : le dogmatisme, la soumission et la violence. Il ne s’agit pas, dit-il, de déterminer si les discours médiatiques sur l’islam sont vrais ou faux, justes ou erronés. Il importe plutôt de comprendre la fonction spécifiquement politique que remplissent les représentations de l’islam qui circulent dans nos médias.

Nous sommes au début des années 1980. Or bien que la thèse de Said paraît aujourd’hui brûlante d’actualité, on peut supposer que les dernières décennies ont quelque peu changé la donne. Je ne cherche pas ici à prolonger ni à réfuter l’analyse proposée par cet ancien professeur de littérature comparée à l’Université Columbia. J’aimerais simplement tenter une brève comparaison qui, je l’espère, nous permettra de mieux comprendre en quoi les dernières décennies ont modifié notre rapport médiatique à l’islam.

En juillet dernier, près de 80 personnes ont trouvé la mort à la suite d’attaques menées par un dénommé Anders Breivik dans le quartier gouvernemental d’Oslo, de même que sur l’île d’Utoya (Norvège). Le massacre fut d’abord décrit comme l’œuvre de groupes jihadistes. Faute de pièces à conviction, des preuves ont été patentées pour rendre l’islam politique coupable de cette double tuerie. À ceux qui ont relevé cette importante faute professionnelle, on a répondu qu’en effet, les médias sont allés un peu vite en affaire, mais qu’enfin, après le 11 septembre (et la décennie qui l’a suivi) ce genre de bourde ne devrait surprendre personne.

Or raisonner ainsi, c’est une fois de plus aller vite en affaire. C’est d’abord oublier que ce comportement médiatique ne date pas d’hier, ni d’ailleurs de l’après 11 septembre. En 1995, les attentats terroristes d’Oklahoma City ont été attribués sans preuve et le plus sérieusement du monde à des groupes islamistes. L’islam radical a été tenu coupable jusqu’à ce qu’il soit démontré que l’auteur de l’attentat était un américain porté par une idéologie d’extrême droite. Oklahoma City 1995, Oslo 2011 : voilà deux moments médiatiques où l’islam fut mis en cause—à tort et sans preuve aucune—pour expliquer l’orchestration d’une violence de masse. Comparer ces deux moments médiatiques séparés par le 11 septembre et la décennie qui l’a suivi peut, je crois, nous aider à comprendre ce que Said appelle le rôle politique de la représentation médiatique de l’islam.

Revenons brièvement à ce qui s’est passé à Oklahoma City. Le 19 avril 1995, un militant d’extrême droite s’est rendu coupable de ce qui à l’époque représentait le plus important acte terroriste en sol américain en détruisant à l’explosif un édifice fédéral. L’explosion causa la mort à 169 personnes et laissa derrière elle 680 blessées. Quelques heures après la détonation, la chaîne CBC annonça que des groupes terroristes en provenance du Moyen-Orient étaient à juste titre au coeur des soupçons. Le réseau ABC enchaîna le jour même en soulignant que l’incident d’Oklahoma City porte la marque des attentats à la voiture piégée dont les groupes islamistes sont les spécialistes. Le New York Times emboîta le pas le surlendemain en affirmant que les attentats d’Oklahoma City démontrent l’inefficacité des dispositifs américains censés enrayer les réseaux terroristes d’origine moyen-orientale. Le New York Post ira jusqu’à préciser que les terroristes musulmans responsables de l’attentat cherchent à détruire le mode de vie américain. Il ne reste plus qu’à savoir, nous dit-on, si les responsables sont issus du Hamas, du Hezbollah ou du Jihad islamique.

Pendant ce temps, à Oklahoma City, deux Pakistanais de passage dans la ville ainsi qu’un Jordano-Américain venu visiter sa famille sont pointés du doigt. Puis, coup de théâtre : Timothy McVeigh, l’Américain qui se révélera l’auteur de l’attentat, est placé en garde à vue. Les médias abandonnent graduellement la thèse du terrorisme islamiste; le New York Times souligne à juste titre que la plupart des actes de terrorisme commis en sol américain ont été l’œuvre de citoyens américains, et non d’étrangers. L’hypothèse islamiste disparaît peu à peu, bien que l’origine idéologique du massacre—la mouvance paramilitaire américaine et plus généralement l’extrême droite—reste à peu près ignorée par les médias. Il demeure cependant que l’acte commis par McVeigh est rangé sous la catégorie de « terrorisme domestique », ou « terrorisme intérieur ».  Il faudra y revenir.

Pour l’instant, tournons-nous vers la couverture médiatique des attentats qui ont frappé la Norvège en juillet dernier. Le 22 juillet, une explosion survient au coeur du quartier gouvernemental de la capitale norvégienne, tuant huit personnes. Environ deux heures plus tard, l’auteur du premier massacre accoste sur l’île d’Utoya et ouvre le feu sur de jeunes Norvégiens venus prendre part au camp d’été du Parti travailliste. Le bilan du double attentat se chiffre à près de 80 tués.

Rapidement, l’hypothèse d’un attentat islamiste est évoquée. Puis subrepticement, l’hypothèse se transforme en un fait. Un soi-disant expert du terrorisme islamiste affirme avoir des preuves. La machine médiatique s’emballe. La presse dite sérieuse, les tabloïdes et les bulletins de nouvelles offrent des analyses qui toutes présupposent l’origine jihadiste du double attentat. Le Sun de Londres parle du « 11 septembre norvégien »; une chronique du Washington Post saisit l’occasion pour semoncer Barack Obama et ceux qui cherchent à freiner la dérive sécuritaire américaine. Elle écrit que l’incident norvégien démontre que la guerre au jihadisme international est loin d’être terminée (Jennifer Rubin, « Norway Bombing », Washington Post, 22-07-2011). Le 25 juillet, c’est-à-dire trois jours après l’attentat, on apprend que l’auteur du massacre n’a rien d’un activiste islamiste; il s’agit au contraire d’un militant d’extrême droite pris d’islamophobie.

Comme après l’attentat d'Oklahoma City, un retournement éclair s’opère dans le champ médiatique. Un retournement éclair, mais un retournement incomplet. La comparaison avec la couverture des attentats d’Oklahoma City devient ici éclairante. En 1995, l’hypothèse islamiste est disparue d’elle-même sitôt que l’on apprit que l’auteur de l’attentat était un Américain d’extrême droite. Or à examiner la couverture des attentats de juillet dernier, on constate un certain entêtement à y voir la trace de l’islamisme radical.

Le raisonnement va comme suit : même si la démarche de Breivik n’a rien d’islamiste, même si elle était au contraire islamophobe et violemment raciste, l’attentat qu’il a commis est néanmoins « jihadiste » dans sa forme et son ampleur. Le New York Times (entre autres) souligne que l’acte posé par Breivik est inspiré des actes posés par les groupes islamistes tels qu’Al-Qaeda et que l’islamisme radical a en quelque sorte rendu possible ce qui s’est produit en Norvège. Autrement dit, l’islamisme est à blâmer même lorsqu’il n’est pas en cause. Comme si le terrorisme, ou l’idée de prendre des civils pour cible, n’appartenait pas à l’histoire occidentale.

[node:ad]

À cet égard, une deuxième chose (peut-être plus préoccupante encore) mérite d’être soulignée. Après que l’on eut appris que Breivik était l’auteur du double attentat, on a laissé entendre que puisque l’acte avait été commis par un Norvégien, alors il ne s’agissait pas d’un acte terroriste. De  fait, la notion de « terrorisme » est soudainement disparue lorsqu’il s’est avéré que l’islam n’était pas en cause. On a parlé d’extrémisme, de déviance, de xénophobie. Tandis que l’attentat d’Oklahoma City avait été rangé sous la rubrique de « terrorisme domestique », la notion de « terrorisme » a été abandonnée pour décrire le massacre commis par Breivik.

Tout ceci nous oblige à nous poser un certain nombre de questions. Assisterions-nous à une redéfinition du concept de « terrorisme »; une redéfinition qui supposerait que le terrorisme est une pratique exclusive aux islamistes? Pourquoi se refuse-t-on (parfois explicitement, mais sans jamais le justifier) à décrire l’acte d’un Européen comme un « acte terroriste »? Serait-ce que la notion de « terrorisme » sert désormais à désigner non pas un certain type d’acte, mais plutôt un acte commis par un certain type de personne, comme l’a suggéré le blogueur Maz Hussein? Serait-ce que la notion de terrorisme nous renseignerait maintenant non pas sur la nature d’un acte, mais sur la personne (ou plutôt la religion de la personne) qui a posé cet acte? En juillet 2011, un acte de violence supposément orchestré par un groupe jihadiste se voit rangé sous la catégorie politique de « terrorisme ». Or lorsque le même acte s’avère l’œuvre d’un Européen xénophobe, il se voit décrit par le vocabulaire médical de la « déviance » et de la « folie ».

Pour revenir à la question posée par Edward Said, on peut sans doute faire l’hypothèse que le rôle politique exercé aujourd’hui par les représentations médiatiques de l’islam consiste (entre  autres choses) à laisser entendre que la pratique du terrorisme n’appartient pas à notre histoire politique. Que le terrorisme est le fait exclusif de sociétés lointaines et barbares, qu’un massacre comme celui commis par Breivik n’est pas un acte de terrorisme, et donc pas un problème politique. Que l’acte de Breivik est un acte de déviance, et donc un problème médical. Qu’il s’agit d’un acte individuel et isolé; un acte fondamentalement étranger à notre culture politique. Un acte qui ne soulève pas de questions politiques, mais uniquement des questions psychologiques.

 

Voir aussi:

Médias et religion: sujet méconnu et maltraité